<div class="chapeau">PARMI LES TROIS OEUVRES PRÊTÉES AU CENTRE POMPIDOU ET À LA TATE MODERN POUR UNE EXPOSITION ITINÉRANTE DÉDIÉE À FRANZ WEST (1947 – 2012), <i>LEMURENKÖPFE</i> (1992) EST UNE OEUVRE MAJEURE DE L’ARTISTE AUTRICHIEN.</div> <br> <br> <div class="col m-12 pull-right align-right"> <span class="lieu">CENTRE POMPIDOU / PARIS</span><br> <span class="lieu">TATE MODERN / LONDRES</span> </div> <br><br><br><br> <div class="col m-12"> <span class="title">FRANZ</span> <span class="title">WEST</span> </div> <div class="clear"></div> <div class="col m-4 auteur pull-right"> <div class="inner" style=""> <div class="white"> <a class="switch">Texte</a><br> <b>Bice Curiger</b><br> <span style="display: none;"> Directrice artistique<br> Fondation Vincent van Gogh, Arles </span> </div> </div> </div> <div class="clear"><br><br><br><br><br><br></div> <i>« Depuis que l’esprit est apparu dans le monde, depuis que « le Verbe s’est fait chair », le monde s’est spiritualisé ; il a subi un enchantement, il est devenu fantôme ».</i><br> <b>Max Stirner,</b><i>The Ego and His Own</i><sup>1</sup> <br><br><br><br> <span class="alinea"></span>Les têtes de lémures de Franz West sont des sculptures, même s’il ne viendrait pas à l’esprit de les désigner comme des « bustes » au sens classique du terme. Simplement, elles se présentent de manière inhabituelle, non pas sur des socles, mais sur de frêles piètements en acier. <br><br> <span class="alinea"></span>Les « lémures » sont des protubérances de gaze et de plâtre. Les termes d’ « instable » et d’ « informe » leur conviennent bien. Pour des têtes, elles sont énormes, et pourtant il faut se baisser pour les regarder. On croirait entendre leur lamento sarcastique et on est immanquablement tenté de les déchiffrer « physionomiquement ». Cette sensation vient du fait que ces têtes possèdent un orifice buccal et des narines, mais pas d’yeux. Peut-être s’agit-il alors de ventres armés de bouche ? <br><br> <span class="alinea"></span>Franz West s’est attaché au thème des « lémures » dès 1987<sup>2</sup> et en a exposé les premières sculptures en 1992 dans le cadre de documenta IX. Les années précédentes avaient vu la création de ses « Passstücke », objets performatifs portables, que West avaient conçus à l’origine comme des névroses traduites en formes plastiques. <br><br> <span class="alinea"></span> Tout comme ses collages, ses sculptures ne montrent pas de contours clairement définis. On appelle « paréidolie » le phénomène qui consiste à chercher à identifier des silhouettes et des visages dans la forme des nuages ou des pierres. Lors d’un entretien, Franz West expliquait que c’était ce phénomène qui, à l’origine, avait inspiré les « lémures », citant le titre d’une autre sculpture : <i>Spuk der vormals – im Informel – verpönten Semantik</i> (spectre de la sémantique quand elle était mal vue du temps de l’informel).<sup>3</sup> Ainsi donc, la sémantique, évincée par l’abstraction dans l’art, fait son retour à l’état de « spectre » dans les « lémures ». Une fois encore, nous revoilà chez Sigmund Freud et Ludwig Wittgenstein. Dans cette direction, l’artiste autrichien poursuit une approche complexe et chargée d'allusions, repoussant à l’extrême les confins de son territoire créatif, alors que, dans son apparente simplicité, le résultat pourrait ne donner à voir qu’une table ou une chaise, banalement. <br><br> <span class="alinea"></span> En allemand [comme en français], on utilise le même mot « esprit » pour désigner à la fois l’intellect et un revenant. Les « lémures » de Franz West rappellent les faciès des « Krampus » du folklore alpin et les célébrations qui accompagnent leur légende ; les jardins de Bomarzo, avec leurs monstres de pierre que traversent des sentiers ; la <i>Bocca della verità</i> de la Rome antique, dont la bouche béante, selon une légende médiévale, tranchait la main des menteurs. Dans la mythologie romaine, les <i>lémures,</i> du latin lemures, sont des spectres, l’ombre de l’âme des morts. <br><br> <span class="alinea"></span> Franz West a déclaré lors d’un entretien que « les représentations de lémures doivent être interprétées comme des signes négatifs ». En réalité, Karl Kraus, Karl Marx et avant eux Goethe, avaient déjà, c’est bien connu, usé du terme « lémure » comme d’une sombre invective, chargée de connotations sociales péjoratives. Les lémures travaillent la nuit à des tâches ingrates (chez Marx). En faisant le choix de la social-démocratie, ils creusent leur propre tombe (chez Kraus). Dans le <i>Faust</i> de Goethe, les lémures sont des âmes tremblotantes au service de Méphistophélès. En zoologie, les lémuriens sont de petits prosimiens, actifs la nuit, avec des yeux énormes, alors que dans la série de science-fiction allemande <i>Perry Rhodan,</i> les ancêtres de l’homme sont les Lémuriens (habitants de la planète Lémur). <br><br> <span class="alinea"></span> Les rimes d’un slogan du mouvement estudiantin allemand de 1968 pourrait aussi venir à l’esprit : « Unter den Talaren - der Muff von tausend Jahren » (sous la toge, mille ans de moisi). Il visait la caste sclérosée des lémures, le professorat encore imprégné de national-socialisme, et faisait allusion au Reich millénaire des nazis. Cela a été le déclic pour que la société d’après-guerre commence enfin à faire les comptes avec son passé. <br><br> <span class="alinea"></span> En 2007 à Vienne, Franz West fit poser, sur l’un des piliers du pont où des oeuvres de sa série des lémures étaient exposées en plein air, un panneau avec une citation inspirée de l’antiquité classique : « Tu ne peux pas descendre deux fois dans le même fleuve, car de nouvelles eaux coulent toujours sur toi et de nouvelles âmes sortent de l’eau », d’après Héraclite, comme un rappel sibyllin et ironique de la force positive dont le renouveau est porteur. <br><br><br> <div class="notes"> 1 — In L’<i>Unique et sa propriété</i>, chapitre 7, §2 (Paris, Stock, 1899), première parution en 1844 aux Éditions Otto Wiegand, Leipzig.<br> 2 — À l’origine, l’architecte Hermann Czech avait demandé à Franz West de dessiner des têtes de pont pour le Kleine Ungarbrücke. Ce n’est qu’en 2001, à l’instigation du MAK, qu’ont été installées de façon durable sur le pont Stuben, situé dans le parc national viennois, les quatre « Larves » (« Lemurenköpfe ») de trois mètres de hauteur, en aluminium peint en blanc.<br> 3 — À vrai dire, le sous-titre de la sculpture <i>Visite</i> de 1987, reproduite dans le catalogue de la Kunsthalle Bern, 1988, p. 18. In : <i>Franz West, Gesammelte Gespräche und Interviews</i> (Recueil d’entretiens et d’interviews), Johannes Schlebrügge et Ines Turian, Éditions Librairie König, Cologne, 2005, p. 23.<br> </div>
Franz WEST <br><i>Lemurenköpfe (Lemure Heads),</i> 1992 <br>Plâtre, gaze, carton, fer, peinture acrylique, mousse et caoutchouc <br>Dimensions variables, 4 éléments
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 10

 

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