LA MONNAIE DE PARIS
 
SUBODH
GUPTA
 
Texte
Colin Lemoine
Commissaire et critique d’art
 
<div class="chapeau"><i>LA SCULPTURE VERY HUNGRY GOD</i> (2006) N’EST PAS SEULEMENT EMBLÉMATIQUE DE LA CRÉATION DE SUBODH GUPTA, DONT ELLE EST DEVENUE L’ICÔNE MÉTONYMIQUE, ELLE EN EST ÉGALEMENT L’UNE DES CIMES QUI, PAR DÉFINITION, IMPLIQUE UN AVANT ET UN APRÈS. ELLE EST PRÉSENTÉE À PARTIR DU PRINTEMPS 2018 À LA MONNAIE DE PARIS POUR LA PREMIÈRE EXPOSITION MONOGRAPHIQUE DE L’ARTISTE INDIEN À PARIS.</div> <br /><br /> <div class="col m-10"> <span class="title">SUBODH <br /> GUPTA</span><br> </div> <br> <br> <div class="col m-4 auteur pull-right"> <div class="inner"> <div class="white"> <a class="switch">Texte</a><br> <b>Colin Lemoine</b><br> <span style="display: none;"> Commissaire et critique d’art </span> </div> </div> </div> <div class="clear"><br><br><br><br><br><br></div> <span class="alinea"></span> Il fallut du temps à l’artiste pour élaborer ce geste majuscule qu’il approfondit depuis des années — dévoyer de leur finalité première des formes prosaïques de la culture indienne afin de les parer d’une dimension artistique. Cette exploration, qui échappe à la taxinomie esthétique de l’<i>appropriation,</i> ressortit plutôt à un réinvestissement symbolique : sorti de son contexte et déployé selon une autre échelle, tout signe fait vaciller l’être optiquement et psychiquement<sup>1</sup>. <br><br> <span class="alinea"></span> Né en 1964, Gupta opéra longtemps en deux dimensions. Ses études précoces de peinture au College of Arts and Crafts de Patna, bientôt conjuguées à des collaborations journalistiques dans le domaine de l’illustration, en font un dessinateur habile et un scrutateur affûté des permanences et des mutations de la société indienne. Cette formation académique est la colonne vertébrale du travail de l’artiste, plein de révérence pour les métiers et les traditions, comme il le confia dans un entretien à Hans Ulrich Obrist : « J’ai commencé en tant que peintre. J’ai peint pendant quinze ans. Je sais comment peindre. Je peux toujours dessiner des figures. Je peux dessiner votre portrait là, maintenant. [...] Désormais, bien évidemment, le travail a totalement changé. J’ai des assistants qui peignent pour moi. Disons que les idées commencent sur mon iPhone. Quand j’ai une idée, je la note sur mon iPhone. C’est comme un dessin pour moi ».<sup>2</sup> <br><br> <span class="alinea"></span> Par ailleurs, Gupta en a tôt la ferme conviction : l’Inde sera le substrat ineffaçable de son oeuvre, la matrice primitive et organique à laquelle il reviendra sans cesse pour sonder les écarts, déjouer les connotations et, ce faisant, examiner la labilité des mythes, ainsi qu’en témoigne son oeuvre séminale <i>My Mother and me</i> (1997), hutte totémique composée de bouses de vache — élément de combustion comme de purification — et d’une couche de cendres. Cette archéologie sociale, volontiers ethnographique, Gupta la poursuit avec un autoportrait <i>(Bihari,</i> 1999) qui, réalisé avec ces mêmes excréments bovins, de l’acrylique et un néon, trahit un syncrétisme souverain, un désir infrangible de mêler des matériaux empruntés à son pays natal comme à la culture occidentale. <br><br> <span class="alinea"></span> Gupta convoque toutes les figures archétypales de l’Inde pourvu qu’elles soient profuses — bâtons de bambou par dizaines, nuées de chaussures, amoncellements de pommes de terre —, quitte à les reproduire à l’identique dans des matériaux réputés nobles, ainsi ces trois bicyclettes de bronze plus vraies que nature <i>(Three Cows,</i> 2003). « Pour moi, <i>qu’est-ce que l’art</i> n’est pas très important, à l’inverse de <i>comment faire de l’art</i><sup>3</sup> » : assurément, chez Gupta, vaut moins le but que le chemin, la réalisation que la transformation, l’oeuvre que la mise en oeuvre. <br><br> <span class="alinea"></span> Au même Obrist, et selon une métaphore culinaire éloquente, l’artiste avoue aimer « voir quelqu’un avec de la farine et qui commence à la pétrir pour faire du pain — en hindi, cela s’appelle « gundna » — avant que le pain ne soit cuit. Pour moi, l’art ressemble de très près au processus à l’oeuvre dans le pétrissage. Avec tes deux mains, tu travailles la pâte pour parvenir quelque part.<sup>4</sup> » Par conséquent, Gupta s’intéresse logiquement aux objets en acier inoxydables qui, bientôt, feront sa fortune — critique, économique et médiatique. S’il situe l’expérience fondatrice en 1996<sup>5</sup>, ses premières batteries de cuisine peuplent sa création essentiellement au début des années 2000, notamment par le truchement d’une peinture parfaitement illusionniste, hissant de triviaux ustensiles au rang de nature morte (<i>Untitled,</i> 2004). <br><br> <span class="alinea"></span> Conçue en 2006, la sculpture <i>Very Hungry God</i> s’inscrit dans ce processus invariable qui voit ses recherches concluantes passer de la bidimensionnalité à la ronde-bosse, du plan de la surface au déploiement dans l’espace, puis jouir d’un agrandissement substantiel. Cette gigantesque vanité aux allures de quincaillerie s’inscrit donc dans une trajectoire dont elle constitue l’acmé, la distance critique en abscisse et la dimension sacrée en ordonnée. À compter de cette oeuvre cardinale, Subodh Gupta ne cessera d’investiguer la globalisation et le consumérisme, la valeur d’usage et le qualité intrinsèque des choses, imaginant ici des déferlantes en inox <i>(Ray,</i> 2014), là des barques saturées de reliques arrachées à l’écume des jours (<i>What does the vessel contain, that the river does not,</i> 2012) ou un immense plat devenu gong, sorte de readymade cyclopéen <i>(Touch, Trace, Taste, Truth,</i> 2015). <br><br> <span class="alinea"></span> Conçue en 2006, la sculpture <i>Very Hungry God</i> s’inscrit dans ce processus invariable qui voit ses recherches concluantes passer de la bidimensionnalité à la ronde-bosse, du plan de la surface au déploiement dans l’espace, puis jouir d’un agrandissement substantiel. Cette gigantesque vanité aux allures de quincaillerie s’inscrit donc dans une trajectoire dont elle constitue l’acmé, la distance critique en abscisse et la dimension sacrée en ordonnée. À compter de cette oeuvre cardinale, Subodh Gupta ne cessera d’investiguer la globalisation et le consumérisme, la valeur d’usage et le qualité intrinsèque des choses, imaginant ici des déferlantes en inox <i>(Ray,</i> 2014), là des barques saturées de reliques arrachées à l’écume des jours (What does the vessel contain, that the river does not, 2012) ou un immense plat devenu gong, sorte de readymade cyclopéen (Touch, Trace, Taste, Truth, 2015). <br><br> <span class="alinea"></span> On se souviendra enfin que l’artiste, dans sa prime jeunesse, fut un comédien talentueux, familier de la performance, de la spectacularisation et de l’espace. On se souviendra également que, récemment, le Théâtre du Soleil intitulait sa dernière pièce, dirigée par Ariane Mnouchkine en harmonie avec Hélène Cixous, <i>Une chambre en Inde</i> (2016). Avec humour et mélancolie, confluaient sur scène une Inde ancestrale, presque archaïque, des mystères lointains et des angoisses modernes, des machinations politiques et des machins de bazar. Ce soir-là, le sourire grave des spectateurs ressemblait à celui qu’impriment les oeuvres de Gupta sur le visage médusé des regardeurs. <br><br><br> <div class="notes"> 1 — Singulièrement, les premières considérations linguistiques autour du signe furent menées en sanskrit dès le premier millénaire avant notre ère, sur le sous-continent indien.<br> 2 — Interview de l’artiste par Hans Ulrich Obrist, <i>Subodh Gupta, Common Man,</i> Londres/Zurich, Hauser & Wirth JRP|Ringier, 2009, p. 10.
3 — <i>Ibid,</i> p. 11.<br> 4 — <i>Ibid,</i> p. 11.<br> 5 — « Tout a commencé en 1996, lorsque j’ai évolué dans mon travail. Je cherchais quel matériau utiliser, quelque chose qui me soit proche. Or, la cuisine est très importante pour moi, car j’adore la nourriture et cuisiner. Un jour que j’étais dans ma cuisine, j’ai regardé la grille avec tous ses ustensiles en acier inoxydable – assiettes et tasses. Je suis resté ainsi à les contempler, me demandant ce que j’allais pouvoir faire de cet ensemble. J’observais… j’observais et, tout à coup, je l’ai vu devant moi comme une évidence. Ce fut ma toute première pièce. Je l’ai exposée la première fois en 1999, à Bombay, à la Chemould Gallery. La pièce s’intitulait <i>The Way Home</i> I. Mais, avant cela, je m’amusais déjà souvent avec ce type de matériel », <i>Ibid.,</i> p. 13. </div>
<i>Very Hungry God,</i> 2006 <br>Structure en acier inoxydable recouverte d’ustensiles de cuisine en acier et inox poli brillant (environ 3000 ustensiles) <br>320 × 280 × 330 cm <br><br>Vue d’exposition : <br>« Nuit Blanche »,<br>Église Saint Bernard,<br>Paris, 2006
Vue d’exposition : <br>« Faire avec »,<br>Journées Européennes du Patrimoine,<br>Chapelle Laennec, Paris, 2017
Vue d’exposition : <br>« Sequence 1 »,<br>Palazzo Grassi,<br>Venise, 2007
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 10

 

Pinault Collection

Archives