PALAZZO GRASSI
 
ALBERT OEHLEN / COWS BY THE WATER
 
 
Texte
Caroline Bourgeois
Commissaire de l’exposition
 
Le parti pris de l’exposition d’Albert Oehlen (né en 1954 en Allemagne), qui rassemble des œuvres de 1980 à aujourd’hui, est de s’appuyer sur le rapport à la musique, qui parcourt son travail et son œuvre depuis ses débuts. « Cows by the Water », du 8 avril 2018 au 6 janvier 2019, est sa plus grande monographie à ce jour.

<div class="col m-10"> <span class="title">PALAZZO</span><br> <span class="title">GRASSI</span> </div> <br><br> <div class="col m-10 pull-right align-right"> <span class="lieu">« ALBERT OELEN. <br>COWS BY THE WATER »</span><br> </div> <br><br><br> <div class="col m-4 auteur pull-right"> <div class="inner"> <div class="white"> <a class="switch">Texte</a><br> <b>Caroline Bourgeois</b><br> <span style="display: none;"> Commissaire de l’exposition </span> </div> </div> </div> <div class="clear"><br><br><br><br><br></div> <span class="alinea"></span> Albert Oehlen est un peintre qui défie tant les catégorisations que l’esthétique, la pensée ou l’approche classiques de la peinture. Il varie dans ses sujets comme dans sa facture. Il ouvre ainsi des portes sur la définition-même de ce que peut être une peinture, un tableau. Il va de l’abstraction à la figure, du collage aux « Computer Paintings », des « Finger Malerei » (peintures faites avec les doigts) à l’usage de la brosse, des tableaux gris, traversés de part et d’autre, aux tableaux abstraits multicolores. <br><br> <span class="alinea"></span> J’ai souvent entendu parler de lui comme d’un punk qui questionne toujours de façon radicale une position, un rapport sacré à l’art. Commençant par une dimension de révolte, refusant tous les clichés et utilisant un profond sens de l’humour, il questionne ainsi l’ensemble de nos références : le rapport à la nature, le portrait, l’abstraction avec ses références héroïques, les collages, en utilisant des affiches publicitaires de produits populaires. Ses oeuvres poussent à y revenir plusieurs fois, pour y trouver toujours de nouveaux niveaux de lecture. <br><br> <span class="alinea"></span> Nombre d’artistes d’horizons divers en parlent comme de leur héros, de Christopher Wool, bien entendu, à Wade Guyton, ou encore Julie Mehretu, en raison de sa radicalité dans son rapport à l’oeuvre, sa façon de toujours déplacer le sujet, aussi bien dans la manière de peindre que dans les matières utilisées. <br><br> <span class="alinea"></span> Pour approcher son travail, nous nous sommes appuyés sur le rapport à la musique, et plus particulièrement au free jazz, comme une métaphore de sa démarche. Le musicien de free jazz est un grand virtuose, qui, dans chacune de ses improvisations, prend le risque de l’échec, pour trouver, peut-être, un nouveau son, une autre expérience de la musique. <br><br> <span class="alinea"></span> Notre exposition Albert Oehlen, qui rassemble des oeuvres de 1980 à aujourd’hui, vise donc à utiliser le rapport à la musique comme une clé pour suivre son parcours et son oeuvre depuis ses débuts. Dans la sélection des oeuvres, nous avons également privilégié celles qui sont moins connues, en s’appuyant sur son travail le plus récent et en mélangeant, à partir de là, les époques. <br><br> <span class="alinea"></span> Le parti-pris est alors celui d’un accrochage inédit, non pas chronologique mais rythmé de manière syncopée entre les divers genres, les différentes années. Ce parcours, dans la lignée de la pratique de l’artiste, se présente comme une métaphore de sa démarche, où la contamination, l’humour, l’improvisation, la répétition, la densité, la disharmonie permettent d’appréhender des positions artistiques. <br><br> <span class="alinea"></span> Albert Oehlen est un artiste qui aime persévérer. Si les thèmes réapparaissent, c’est pour les approfondir, tester son propre travail, les traiter autrement à chaque fois, toujours réessayer. Il combine par exemple dans une oeuvre, <i>Elevator Painting,</i> un groupe de huit tableaux datés de 2016, et un de 1996. <br><br> <span class="alinea"></span> <i>« Je suis bien sûr très intéressé par la musique improvisée. D’abord parce que j’aime cette musique mais aussi parce que ma peinture — en particulier ce que je fais en ce moment mais aussi mon travail plus ancien — suggère toujours qu’elle a été faite rapidement et est donc comparable à la musique improvisée. »</i><sup>1</sup> <br><br> <span class="alinea"></span> En traversant l'oeuvre d'Albert Oehlen, des approches reviennent comme une ponctuation, par exemple les oeuvres de la série des « Computer Paintings » (oeuvre sérigraphiée à partir d’une image réalisée par ordinateur puis travaillée à la peinture), approche qu’il a adoptée pour la première fois en 1992, ou encore la série des arbres. Cet usage du thème qui revient semble être utilisé par l’artiste comme une façon plus simple de se donner un cadre, afin de pousser son travail sans se préoccuper du « sujet ». <br><br> <span class="alinea"></span> <i>« Normalement, l’ordinateur vous aide à faire quelque chose que vous ne pourriez pas faire autrement. Les ordinateurs ouvrent une fenêtre sur l’avenir. Ici, les choses sont inversées. Le peintre corrige les pixels et en fin de compte l’image par ordinateur engendre un tableau peint à la main. »</i><sup>2</sup> <br><br> <span class="alinea"></span> Ses tableaux sont complexes et ne peuvent être réduits ni à une explication ni à une description. Il pense d’entrée que tout sujet est traitable et que même si nous partons d’une représentation figurative, celle-ci nous amène vers l’abstraction, forme peut-être ultime de son travail. Il en vient à demander : est-ce que ceci (cette peinture) est un tableau ? L’exposition propose un regard sur les différentes expérimentations que l’artiste a menées au cours de sa carrière, dans lesquelles il démontre que l’élaboration et la réalisation d’un tableau lui importent davantage que le sujet-même de l’oeuvre. <br><br> <span class="alinea"></span> <i>« Pour moi la liberté veut dire jouer. Cela ne veut pas dire être dans un vide et s'agiter n’importe comment. Cela veut dire jouer avec vos propres règles. »</i><sup>3</sup> <br><br> <span class="alinea"></span> Sa recherche se déploie dans de multiples directions et il livre à travers ses entretiens, au fil du temps, une partie de ses références (Salvador Dalí, John Graham, Willem de Kooning, Philip Guston, Francis Picabia, Sigmar Polke, Jackson Pollock, Robert Rauschenberg, Georg Baselitz…) montrant son goût pour des démarches singulières, bien au-delà du « bon goût ». <br><br> <span class="alinea"></span> Au début de sa carrière, dans les années 1970, sa peinture — et la pratique picturale en général — a été sévèrement critiquée. Utilisant de nombreux supports (miroir, tissu, affiche, etc.), il s’est progressivement libéré de ces usages plus criants, de sujets plus directs, pour aller, dès les années 1980, vers l’abstraction, en prenant toujours plus de risques. <br><br> <span class="alinea"></span> À l’évidence, les mêmes préoccupations reviennent de façon récurrente dans son travail, notamment celles liées à la peinture abstraite, aux questions de couleurs, de formes, de sens, mais toujours pour aller plus loin dans leur traitement. Les « Computer Paintings », la série des « Conduction » (inspirée par les chefs d’orchestre), la série dite des « Arbres » ou encore les « Finger Malerei » sont autant d’exemples d’un travail sur le trait, le geste et le mouvement, mais qui nous mènent dans cette position de paradoxe entre l’expression (subjective, héroïque) et le commentaire (réfléchi et contrôlé). <br><br> <span class="alinea"></span> <i>« Je suis convaincu que je ne peux pas atteindre la beauté par une route directe, mais que cela peut seulement être le résultat d’un profond questionnement. Sinon, nous serions de retour au son pur qui crée le bonheur, ce à quoi je ne crois pas. C’est ce qui est intéressant dans l’art : pouvoir d’une certaine façon utiliser votre matière pour faire quelque chose de beau, par un chemin que personne n’a emprunté. Cela veut dire travailler avec quelque chose d’improbable, là où vos prédécesseurs auraient dit : ‘on ne peut pas faire ça.’ D’abord, vous faites un pas vers la laideur, et ensuite, d’une façon ou d’une autre, vous aboutissez là où c’est beau. »</i><sup>4</sup> <br><br> <span class="alinea"></span> L’artiste utilise également la technique du collage, qui propulse la rue et la publicité dans un rapport pictural où toute manipulation du regard se réduit. Aucune séduction, aucune couleur qui vous manipule, aucune affirmation d’un savoir acquis, aucun appui sur ces techniques mais au contraire un dépassement permanent. Albert Oehlen s’attarde plus sur la méthode que sur le geste, évitant ainsi les pièges des oeuvres « faciles ». Au contraire, ses oeuvres demandent au spectateur de prendre le temps du regard, le temps de la sensation, le temps de la pensée. <br><br> <span class="alinea"></span> Oehlen prend aussi en compte le hasard, par exemple en utilisant la couleur qui lui reste plutôt que d’acheter ce qui lui manque. Il a un sens du paradoxe, comme le montrent les « Computer Paintings » qui sont peints et les collages qui deviennent « tableaux ». Ces qualités, il les affine depuis le début mais les met à distance tout en les gardant à portée de main, conscient qu’il existe plusieurs « histoires de peinture » et du rapport au réel. Son travail évoque aussi les réalités du monde, sans jamais en parler de façon démonstrative, mais plutôt comme en écho. <br><br> <span class="alinea"></span> Ce faisant, Oehlen nous entraîne constamment à repousser nos limites et nos <i>a priori,</i> pour nous laisser mener par une musique jusque-là encore inconnue. <br><br> <div class="notes"> 1 — In Andreas van Dühren, <i>Albert Oehlen, Elevator Painting</i> (Gagosian Gallery New York, 2017)<br> 2 — In <i>Albert Oehlen</i> Carré d’Art-Musée d’art contemporain de Nîmes, 2011<br> 3 — Interview par Corbett, 2013, in <i>Albert Oehlen: Fabric Paintings.</i> New York: Skarstedt Gallery, 2014.<br> 4 — Interview par Rainald Goetz, in <i>Monopol,</i> 2010.<br> </div>
<i>FN 33,</i> 1990 <br>Huile sur toile <br>274,5 × 213,5 × 5,5 cm
 
<i>Bäume,</i> 2004 <br>Huile sur toile <br>265 × 385 cm
 
<i>Road to Oehle,</i> 1999 <br>Huile sur toile <br>240 × 280 cm
 
<i>Selbstporträt mit Palette (Self-portrait with palette),</i> 2005 <br>Huile sur panneau <br>166.5 x 107 cm
 
<i>Sans-titre,</i> 2007 <br>Sérigraphie, huile et papier sur toile <br>260 × 290 cm
 
<i>I 11,</i> 2009 <br>Papier sur toile <br>190 × 230 cm
 
 
<i>Sans-titre,</i> 2016 <br>Huile, laque et papier sur toile <br>250 × 250 cm
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 10

 

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