La restauration d'un panorama du commerce
<a class="switch">Interview d’<br><b>Alix Laveau</b><br>par<br> <b>Guillaume Picon</b></a><br> <span style="display: none;"><br> <b>Alix Laveau</b> :<br> restauratrice habilitée par la<br> Direction des Musées de France<br> <b>Guillaume Picon</b> :<br> historien </span>
 
Le visiteur qui entre dans le hall de la Bourse de Commerce lève d’emblée la tête vers la coupole culminant quarante mètres plus haut. Il découvre alors l’immense décor peint en 1889 qui se déploie à 360 degrés. Bourse de Commerce oblige, ce panorama célèbre les échanges de marchandises entre les continents. La restauration, de janvier à juillet 2018, supervisée par Alix Laveau, a dévoilé les secrets du marouflage et révélé la personnalité de chacun des cinq artistes qui ont composé ce grand panorama. Retour sur un chantier hors-norme.


La restauration d'un panorama du commerce

<br><u>Guillaume Picon</u> — Qu’avez-vous ressenti la première fois que vous avez vu le décor peint de la Bourse de Commerce ? <br> <br><u>Alix Laveau</u> — J’ai découvert la Bourse de Commerce avant que ne commencent les travaux. J’ai été impressionnée par l’ampleur du décor : dix mètres de haut pour cent quarante mètres de long, soit mille quatre cent mètres carrés de toiles. Ça n’en finissait plus ! Une fois le chantier engagé, l’émotion n’a pas été moindre. Grâce à l’échafaudage s’élevant à une vingtaine de mètres du sol, je me trouvais désormais à quelques centimètres des peintures… C’était à la fois écrasant et grisant. <br> <br><u>GP</u> — Quel thème ce décor illustre-t-il ? <br> <br><u>AL</u> — Il traite l’expansion et la modernité de la France à travers le commerce dans le monde entier. Rendant compte de l’inauguration de la Bourse de Commerce, <i>Le Temps</i>, dans son numéro daté du 21 novembre 1889, qualifie ce décor de « panorama du commerce ». N’oublions pas que, cette année-là, Paris accueille une Exposition universelle : les deux monuments-phares présentés par la France sont la Tour Eiffel et la Bourse de Commerce. La France se drape dans ce qu’elle considère alors comme « ses plus beaux habits » et ce décor en fait partie ! <br> <br><u>GP</u> — Comment ce « panorama du commerce » a-t-il été perçu en 1889 ? <br> <br><u>AL</u> — À lire la presse de l’époque, l’accueil est contrasté. Si plusieurs critiques sont réservés, d’autres adoptent un ton plus élogieux. Ainsi, Charles Bivort, dans un ouvrage1 sur la Bourse de Commerce, note-t-il : « Toutes ces peintures reliées par leur ciel, s’harmonisent parfaitement et produisent le plus grand effet. L’élévation de la coupole est telle qu’il a fallu donner aux personnages des proportions énormes : les têtes du premier plan n’ont pas moins d’un demi-mètre. » Néanmoins, une des critiques qui revient le plus souvent pointe un manque de cohérence dans la composition du décor. <br> <br><u>GP</u> — Qui a réalisé ce « panorama du commerce » ? <br> <br><u>AL</u> — Le panorama est l’œuvre non pas d’un mais de cinq artistes, d’où le manque de cohérence souligné par certains articles de presse. Quatre d’entre eux ont traité du commerce dans une partie du monde. Évariste-Vital Luminais a représenté l’Amérique et Désiré-François Laugée, la Russie et le Nord. L’Asie et l’Afrique ont été confiées à Georges-Victor Clairin et, pour clore le panorama, l’Europe, à Hippolyte Lucas. Entre chacune de ces quatre scènes, Alexis Mazerolle, qui supervise l’ensemble, a réalisé dans la direction des quatre points cardinaux des allégories des continents et régions peintes par les autres artistes. Ainsi, l’Occident est symbolisé par l’industrie, les arts et la science, l’Afrique par le lion et la chasse, l’Orient par le narguilé et un éléphant ; le Grand Nord, enfin, par l’ours polaire. C’est donc à un voyage au long court qu’invite cette composition riche en détails. <br> <br><u>GP</u> — Ces peintres sont aujourd’hui peu ou pas connus. Quelle place occupaient-ils dans la société des arts de la fin du XIX<sup>e</sup> siècle ? <br> <br><u>AL</u> — Sous Napoléon III, Paris se modernise. Elle se dote d’infrastructures et de nombreux monuments, lesquels sont souvent décorés. La production artistique est considérable. Le XX<sup>e</sup> siècle a porté un regard négatif sur les peintures décoratives du XIX<sup>e</sup> siècle. Les œuvres de ces artistes, pourtant de haut niveau, sont aujourd’hui encore souvent dédaignées. Cependant, il suffit de voir l’éblouissement des visiteurs devant le décor de l’escalier monumental de l’Opéra Garnier, peint par Isidore Pils, pour se rendre compte que ce type de peinture suscite toujours l’émerveillement ! <br><br> <span class="alinea"></span>Les artistes ayant travaillé à la Bourse de Commerce sont alors connus et même reconnus. Georges Clairin a fréquenté l’atelier du peintre d’histoire François Édouard Picot. Il fait partie des peintres « orientalistes » et participe aux décors de plusieurs monuments publics tels que les escaliers et le foyer de l’Opéra Garnier, les plafonds de l’Hôtel de Ville et ceux de la Sorbonne. En 1889, Clairin assure la direction de la fin du chantier de la Bourse de Commerce, après la mort de Mazerolle survenue en mai 1889. <br><br> <span class="alinea"></span>Alexis Joseph Mazerolle, un des ténors de l’équipe, reste sans doute le plus académique. Il a réalisé des décors pour de grands théâtres parmi lesquels l’Opéra de Paris. Il peint également pour une clientèle internationale vivant de Naples à New York. <br><br> <span class="alinea"></span>Comme Clairin, Désiré Laugée a été élève de François Édouard Picot. Laugée est aussi poète et compte Victor Hugo pour ami. Il s’intéresse au monde rural, ce qui le place du côté du « naturalisme ». Laugée a également participé à de grands décors : Palais du Luxembourg, église Sainte-Clotilde et l’hôtel Continental, construit… par Henri Blondel, l’architecte de la Bourse de Commerce ! <br><br> <span class="alinea"></span>Évariste-Vital Luminais est considéré comme un peintre d’histoire et, à ce titre, classé parmi les artistes académiques. Ses représentations de Gaulois ainsi que ses scènes du haut Moyen Âge participent de la diffusion d’une iconographie nouvelle, véhiculée par les manuels scolaires de la III<sup>e</sup> République. <br><br> <span class="alinea"></span>Enfin, Hyppolite Lucas, élève de Luminais, est le benjamin du groupe. Il a réalisé des grands décors pour le Casino de Monte-Carlo, le Salon des congrès du Musée océanographique de Monaco et les plafonds de la Préfecture du Rhône. <br> <br><u>GP</u> — Comment ont-ils travaillé ? <br> <br><u>AL</u> — Les archives sur l’organisation de ce chantier et sur les relations entre les artistes sont rares. Des esquisses de Lucas et Luminais sont conservées dans les collections du Petit Palais et du musée d'Orsay. <br><br> <span class="alinea"></span>Elles permettent d’établir que les artistes ont peint en atelier sur plusieurs lés de toile de lin ou de chanvre. Ces toiles ont été ensuite découpées, encollées, marouflées à la céruse et les raccords ont été repris in situ, chaque peintre suivant sa propre écriture artistique. <br> <br><u>GP</u> — Le panorama a-t-il déjà été restauré ? <br> <br><u>AL</u> — Une première fois en 1995, puis une seconde fois entre 2010 et 2013, mais de façon très localisée, à la suite d’un incendie. <br> <br><u>GP</u> — Quel était l’état des peintures avant votre intervention ? <br> <br><u>AL</u> — Un encrassement général, ayant pris avec le temps la forme d’un voile terne et blanchâtre, dénaturait les rapports entre les parties en ombre et en lumière. L’ensemble de la toile présentait une fragilité avec une perte de cohésion du liant de la peinture. Malheureusement, le processus de détérioration avait créé des lacunes très visibles.Les anciennes retouches et reprises n’ont pas résisté à l’intensité des rayons ultraviolets et aux conditions climatiques à l’intérieur de la Bourse, durant ces vingt dernières années. En revanche, les soulèvements de la couche picturale restaient ponctuels. <br><br> <span class="alinea"></span>Enfin, une anomalie très importante demeure difficile à corriger. Il s’agit des « fantômes » de la structure métallique de la coupole. Ces marques résultent d’une réaction entre le métal et la poussière, attirée par la force magnétique sur la structure. Une fois sur l’échafaudage, à proximité des peintures, ces fantômes deviennent presque invisibles. L’un des défis de ce chantier a consisté à dresser, à l’aide de photographies, une carte de ces fantômes permettant de les situer, une fois sur l’échafaudage, puis de les traiter. <br> <br><u>GP</u> — Quelles contraintes avez-vous dû intégrer pour mener à bien le chantier ? <br> <br><u>AL</u> — Nous avions deux contraintes fortes : budget et temps d’exécution. C’était un défi car toutes les informations recueillies, ainsi que les dimensions hors-norme du panorama, nous amenaient à envisager des temps longs et des moyens importants. À cela s’ajoutait le problème de la pollution au plomb liée aux peintures employées à la fin du XIX<sup>e</sup> siècle et de l’échafaudage, très étroit, interdisant, en raison de l’absence de recul, un point de vue global sur la composition. La restauration du décor constituait, en elle-même, un chantier au sein d’un autre chantier, beaucoup plus vaste, celui de la restructuration du bâtiment. Le bruit des machines, la poussière des travaux, le froid, la chaleur n’ont pas facilité notre travail. <br> <br><u>GP</u> — Comment cette nouvelle campagne de restauration s’est-elle organisée ? <br> <br><u>AL</u> — Un planning en trois phases a été fixé : décrassage, intervention esthétique et harmonisation finale. J’ai recruté une équipe de vingt-quatre restaurateurs, repartis en six groupes. Toutes sont des personnes avec lesquelles je collabore depuis longtemps. Nous partageons la même vision de la restauration et respectons la même déontologie. Un détail important, je devais veiller à conserver une vue d’ensemble sur les peintures et ne pas me perdre dans les détails du décor, afin d’assurer la cohérence de notre intervention et donc du résultat final. L’état « sanitaire » du décor, l’intervention précédente et cette nouvelle restauration ont fait l’objet de relevés précis et ce document technique a permis de définir un processus de travail rapide et efficace. <br> <br><u>GP</u> — Trois mois après la fin du chantier de restauration des peintures, quel regard portez-vous sur le « panorama du commerce » ? <br> <br><u>AL</u> — Cette restauration, partie intégrante du projet de Tadao Ando pour la Collection Pinault, permet de regarder ces peintures comme elles n’avaient jamais été vues auparavant. Depuis le promenoir installé au sommet du cylindre de Tadao Ando, les visiteurs sont bien plus près du décor que ne l’avaient été leurs devanciers de la fin du XIX<sup>e</sup> siècle. L’enjeu de la restauration prend ainsi tout son sens. <br><br> <span class="alinea"></span>Pour conclure, il est amusant de rappeler que le réalisateur italien Marco Ferreri, fait dire, dans son film <i>Touche pas à la femme blanche !</i> (1974), à Philippe Noiret, en parlant de la rotonde de la Bourse de Commerce : « Belle fresque n’est-ce pas ? C’est notre chapelle Sixtine à nous ! ». Difficile de faire mieux comme compliment. <br> <br> <div class="notes"> 1 — Charles Bivort, <i>Cent ans, la Halle aux Blés en 1789, la Bourse de Commerce en 1889</i>, Paris, Imprimerie des Halles, 1889. </div>
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 11

 

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