Solomon R. Guggenheim
Museum / New York
Statens Museum For Kunst /
Copenhague
Danh

Vo
 
Les œuvres de Danh Vo (né au Vietnam en 1975, élevé au Danemark et installé à Berlin) proposent une lecture intime de l’histoire politique. Six œuvres de la Collection Pinault ont été montrées dans l’exposition « Danh Vo: Take My Breath Away », d’abord au Guggenheim de New York (de février à mai 2018), puis au Statens museum for kunst, à Copenhague.


<div class="col m-4 auteur pull-right"> <div class="inner"> <div class="white"> <a class="switch">Texte</a><br> <b>Olivier Gabet</b><br> <span style="display: none;"> Directeur du<br> Musée des Arts décoratifs, Paris </span> </div> </div> </div> <br/> <br/> <br/> <br/> <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Souvent, on le sait, la force de l’architecture, surtout affublée de l’adjectif comminatoire « iconique », fait craindre une dilution de ce qu’elle abrite. Avec son long cheminement spiralé, le Guggenheim, tel que l’a voulu Frank Lloyd Wright, est de ces musées qui peuvent engloutir les œuvres au point de réduire l’expérience sensible de la visite à une simple promenade, aussi marquante que puisse l’être pareille déambulation. Dans sa subtile maîtrise de l’espace et de la scénographie, autant artiste que curateur, Danh Vo a su faire sien l’espace wrightien, y plaçant, avec un sens inné de la rencontre, chaque œuvre comme un point d’appui pour remonter à contre-courant la cascade enrubannée de la coursive, comme on remonte dans ses propres souvenirs. Paradoxe, la contrainte de l’architecture devient ici un espace de liberté — rien d’une mise en scène spectaculaire, de celles qui brouillent l’œuvre : ici Danh Vo offre aux visiteurs le luxe d’un temps infini, sans passages imposés, dans un continuum limpide où seules les œuvres comptent. <br><br> <span class="alinea"></span>Six d’entre elles proviennent de la Collection Pinault — resserrées dans le temps, de 2012 à 2015, elles scandent l’exposition en cristallisant, chacune et ensemble, des étapes fondamentales du travail de Danh Vo, tant dans leur échelle que dans leur propos. Si elle compte parmi les plus discrètes, <i>Beauty Queen</i> (2013) n’en est pas moins explicite. Le torse de Christ champenois du Grand Siècle est parfaitement encadré dans sa caisse de bois destinée à des boîtes de lait condensé — beauté d’un corps en torsion dont la sensualité fait un instant oublier le martyre. Là, le corps souffrant a été recueilli, et cette caisse est une manière d’en prendre soin. Chez Danh Vo, la sémantique n’est jamais innocente : « <i>milk</i> », « <i>carnation</i> », le titre même de « <i>beauty queen</i> », tout comme les deux adjectifs choisis des décennies auparavant par le marketing laitier, « <i>evaporated</i> » et « <i>unsweetened</i> » : une matière première qui s’est évaporée et qui n’a pas été adoucie, sans sucres ajoutés, une définition en quelque sorte du rapport de Danh Vo à la matière de son art, à ces fragments qu’il ravaude inlassablement. <br><br> <span class="alinea"></span>Plus loin, ce sont d’autres fragments de ce Christ qui se retrouvent dans l’éparpillement monumental de <i>Log Dog</i> (2013), éclatement relatif puisque son « raccord » est bien dû lui aussi à cette rhapsodie d’éléments communs d’une œuvre à l’autre, les liant étroitement, comme il le fait de morceaux d’une œuvre unique, démembrée, déchirée par quelque chimère, puis recomposée autrement, sans aucune douceur trompeuse, mais livrée dans un autre corps re-pansé, ainsi <i>Gustav’s Wing</i> (2013), jeune corps réuni à nouveau dans une fragilité soulignée. <i>Unsweetened</i>, précise la caisse de <i>Beauty Queen</i>. <br><br> <span class="alinea"></span><i>Evaporated</i>, ajoute-t-elle. Évaporés, enfuis, comme les objets religieux que l’on imagine précieux, croix, ostensoirs, calices, ciboires, reliquaires, dont le destin n’a laissé que la trace insolée sur de grandes tentures de velours, et d’autres objets encore, des marques ou des cicatrices de l’histoire, plus présentes encore que leurs origines de vermeil, d’or et d’argent. Là encore, par la vertu suggestive du titre, <i>Christmas (Rome) 2012</i>, les traces laissées par le soleil deviennent reliques, archives, témoignages, narrations originelles d’autres vies que les nôtres, que les siennes, l’anecdotique aussitôt balayé par l’universel, comme dans ces <i>ready-mades</i> au réassemblage sophistiqué. Tel <i>Your Mother Sucks Cocks in Hell</i> (2015), titre en citation de L’Exorciste, tirée de la bouche de la jeune fille possédée par le diable, toute d’allitérations monstrueuses. C’est avec bienveillance que Danh Vo vient rédimer la violence des mots par la réunion sensible, presque délicate, des jambes d’un jeune enfant de l’Antiquité romaine, sculptées dans un marbre éclatant et pailleté, et le visage couronné et hiératique d’une Vierge gothique de la fin du XIII<sup>e</sup> siècle, empreinte de douceur maternelle. Allier le païen et le spirituel sous l’égide d’un pareil anathème, c’est autant recomposer une œuvre que donner à voir le monde dans ses contrastes. <br><br> <span class="alinea"></span>Visiteur pourtant assidu du Guggenheim, en redescendant le colimaçon, s’arrêtant sur une œuvre puis une autre, on associe, pour la première fois, le lieu à un livre de l’écrivaine Diane de Margerie, <i>Dans la spirale</i>, paru en 1996. Face au deuil, elle tente de comprendre ces morceaux de vie et d’âme qui nous constituent depuis l’enfance, et même avant, d’autres formes de ces « diasporas intimes » si chères à Danh Vo. Elle y énonce combien il faut savoir prendre le risque d’entrer dans la spirale du destin pour abolir peu à peu ce qui sépare les vivants des morts. Cette même forme d’unité que donne à voir l’œuvre de Danh Vo dans la spirale new-yorkaise. Elle recompose un tout à partir de fragments et d’expériences aussi diffractés que la lumière passant dans les gouttes de cristal des lustres de l’hôtel Majestic, où furent ratifiés les accords de Paris en 1973 et livre une vision nette, lucide et humaniste de notre monde.
<i>Ο Θεός μαύρο</i>, 2015<br> Vue d’exposition « Take My Breath Away » Solomon R. Guggenheim Museum, New York<br> —<br> Fragment d’un sarcophage romain en marbre blanc cristallin de Grèce datant du II<sup>e</sup> siècle avant notre ère ; sculpture polychrome en peuplier d’une Vierge de l’Annonciation, Italie, École de Nino Pisano, c. 1350 ; soie teinte au RAL 3020 par réaction de composants chimiques, cochenille (Dactylopius coccus) fixée avec de l’alun, mordant non identifié.<br> 177,5 × 57 × 52 cm<br>
<i>Untitled</i>, 2015<br> Vue d’exposition « Take My Breath Away » Solomon R. Guggenheim Museum, New York<br> —<br> Or, carton, divers outils de ferme en bois et métal<br> Dimensions variables<br>
<i>Shove It Up Your Ass, You Faggot</i>, 2015<br> Vue d’exposition « Take My Breath Away » Solomon R. Guggenheim Museum, New York<br> —<br> Madone à l’Enfant en chêne polychrome, gothique français 1280-1320 ; torse d’Apollon en marbre, atelier romain, I<sup>er</sup>-II<sup>e</sup> siècles avant notre ère ; métal<br> 154,2 × 50 × 50 cm<br>
Vue d’exposition<br> —<br> « Take My Breath Away »<br> Solomon R. Guggenheim Museum, New York<br>
<i>Gustav’s Wing</i>, 2013<br> Vue d’exposition « Take My Breath Away » Solomon R. Guggenheim Museum, New York<br> —<br> Six éléments moulés en bronze, dix chaînes de métal<br> Dimensions variables<br>
<i>Your Mother Sucks Cocks in Hell</i>, 2015<br> Vue d’exposition « Take My Breath Away » Solomon R. Guggenheim Museum, New York<br> —<br> Fragment en marbre d’une sculpture d’enfant, atelier romain, I<sup>er</sup> – II<sup>e</sup> siècles avant notre ère ; Madone à l’Enfant en chêne polychrome, gothique français 1280-1320 ; contreplaqué<br> 53,3 × 39,6 × 35,1 cm<br>
<i>Christmas (Rome) 2012</i>, 2013<br> Vue d’exposition « Take My Breath Away » Solomon R. Guggenheim Museum, New York<br> —<br> Divers éléments en velours<br> Dimensions variables<br>
<i>Log Dog</i>, 2013<br> Vue d’exposition « Take My Breath Away » Solomon R. Guggenheim Museum, New York<br> —<br> Bois, fer, chaînes et crochets<br> Dimensions variables<br>
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 11

 

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