LENS - RéSIDENCE D'ARTISTES
 
 
Lucas Arruda
 
Pour sa troisième saison, la résidence d’artistes de la Collection Pinault, à Lens, a accueilli l’artiste brésilien Lucas Arruda (né en 1983 à São Paulo). Il revient sur le premier hiver de sa vie loin du brésil, son travail pendant huit mois sous la lumière particulière du Nord de la france et les projets nés de cette expérience.
 
<div class="col m-7" style="text-align:left"><u>Texte</u><br> <b>Céline Doussard</b></div> <div class="col m-7" style="text-align:right; float:right;"><u>Photographie</u><br> <b>Maxime Tétard</b></div>
 
<span class="alinea"></span>Lucas Arruda arrive le 4 septembre 2017 à la gare de Lille Europe. Il vient d’inaugurer sa première exposition à la galerie David Zwirner, à Londres. À son arrivée, il confie n’avoir fait que quelques recherches sur Lens. Il attend de cette résidence, dans un premier temps, de pouvoir prendre du recul et digérer deux années de travail intense, à São Paulo, cette ville où il est né et où il vit. <br><br> <span class="alinea"></span>Lucas Arruda a grandi à Vila Madalena dans le quartier de Pinheiros. Ses parents se sont rencontrés au Parti des travailleurs [parti indépendant et socialiste fondé en 1980]. C’est donc dans un contexte politique et culturel fertile qu’il vit ses premières années. Dès son plus jeune âge, il fréquente une crèche artistique. Dès lors, l’art plastique sera toujours présent dans son éducation. Petit, il dessine beaucoup, des dessins « étrangement violents » prenant la forme d’un « work in progress ». Les feuilles s’ajoutent les unes à côté des autres pour composer des épopées romanesques où les armées s’affrontent. <br><br> <span class="alinea"></span>Vers seize ans, Lucas Arruda peint pour canaliser son attention et trouver une forme de concentration. Il cherche déjà à créer une intimité dans la peinture, mais il décrit ses créations de l’époque comme trop illustratives et narratives. Il peint des portraits. De lui ? Il ne s’en souvient plus. Mais il comprend que la peinture peut être une fenêtre pour s’échapper du quotidien, « cathartique sans forcément devoir représenter ». L’humain disparaît très vite de la surface de ses peintures. Le destin s’accélère. Exposé au Brésil par la galerie Mendes Wood, il trouve vite un public pour ses peintures lumineuses et envoûtantes. « J’imaginais que la lumière grise du Nord, telle que l’on me l’avait décrite, aurait peut-être une influence, qu’elle apporterait une dimension plus mentale, plus émotionnelle à mon travail ». A posteriori, il témoigne : « les couleurs et la lumière que j’ai trouvées ici n’étaient en réalité qu’un reflet de mon état d’esprit. Cela se ressent dans les œuvres que j’ai créées à Lens. C’est une production très peu colorée. » <br><br> <span class="alinea"></span>À Lens, Lucas Arruda perd le fil du temps. Les jours se ressemblent. Par la lumière et le rythme si particulier de la ville. Pour lui c’est une période presque transcendantale. « La solitude et l’ambiance ici ont fait grossir en moi des idées, des sentiments. C’est une expérience introspective très riche ». Les saisons passent, aussi, et il connaît le premier hiver de sa vie : « j’ai vu la neige pour la première fois. C’était merveilleux. Je suis sorti dans le jardin, pour m’imprégner de cette atmosphère. Tout était silencieux, ouaté, le son était comme porté par une bulle au ralenti. Cette sensation m’a amené au travail. Je voulais traduire cela ». <br><br> <span class="alinea"></span>Lucas Arruda ne s’est pas inspiré des paysages du bassin minier. Pourtant, la relation qu’entretient la population locale à la terre le touche. « Mon travail est très lié à la terre, de manière symbolique. Jusque dans la façon de me mettre au travail. Je dispose de la peinture sur une palette. J’en enlève. Je la travaille. J’en remets… Comme si je creusais, je fouillais ». À Lens, en guise d’exercice mental, il imagine ses pieds enfouis dans la terre, « pour rester connecté à la réalité et ne pas m’en extraire complètement ». <br><br> <span class="alinea"></span>Quand il peint, debout, Lucas Arruda établit une ligne d’horizon, seule composante structurelle de ses tableaux, pour ensuite « la diffuser, créer un passage [ … ]. La lumière est au centre de mon travail, elle est le mouvement. C’est la lumière qui guide ma peinture, qui crée l’intensité et finit par créer des espaces ni abstraits, ni figuratifs ». Pudique, Lucas Arruda traduit en peinture ce qui l’anime, dans une langue nouvelle, poétique, « romantique », dit-il en riant. Traduire, c’est faire œuvre : « je veux laisser parler mon travail » affirme-t-il. Un seul silence, un seul ciel, l’humilité et l’innocence qui se dégagent des peintures de Lucas Arruda nous interpellent et nous ramènent au calme. Leurs petits formats créent aussi l’intimité. Ils lui permettent de contrôler la lumière en tout point, de conserver l’équilibre. « Les paysages veulent s’étendre au-delà des limites ». Il les ramène à l’échelle de l’humain. <br><br> <span class="alinea"></span>À la question de savoir quand une toile est achevée, la réponse de l’artiste est évidente : « quand je finis par me voir, alors je ne vois plus rien ». Une peinture est finie lorsqu’elle reflète son état jusqu’à s’y confondre. Et cela a encore à voir avec la lumière. « Parfois je commence avec beaucoup de lumière et j’assombris encore et encore. Parfois c’est le contraire. » Malgré ce mouvement introspectif, il lui importe de s’inscrire dans une conscience collective : « Quand je peins, je me sens inscrit dans un moment, dans une histoire. Je considère le moindre geste et j’essaie à tout moment de respecter le passé, les artistes avant moi. Ce que je fais est uniquement possible car le modernisme a eu lieu ». <br><br> <span class="alinea"></span>À Lens, il peint pour la première fois des grands formats, uniquement monochromes. « Ces tableaux sont plus physiques car je ne peux pas tout contenir en face de moi ». La ligne d’horizon disparaît et la lumière emplit l’espace tout entier. Lors de cette résidence, il réalise également sa première vidéo, dont il avait déjà initié la production des années auparavant. Le résultat, mélancolique, témoigne de son expérience en résidence. Il s’agit d’un montage réalisé à partir des archives télévisuelles du championnat du monde de boxe de 1962, entre Benny Paret et Emile Griffith. Il l’a nommé <i>Neutral Corner</i>, du nom des deux coins du ring où les combattants se reposent, entourés de leurs entraîneurs. « Benny Kid était un combattant très particulier, qui renaissait sans cesse de ses cendres. À chaque fois que le public pensait qu’il était K.-O., dans les cordes, il revenait d’autant plus fort ». Mais cette fois-ci, Benny Paret meurt des suites de ses blessures, dix jours après le combat. Cet événement, devenu chronique judiciaire, a changé les règles de la boxe. Dans <i>Neutral Corner</i>, les cordes tremblantes qui délimitent le lieu de l’affrontement traversent l’écran comme s’il s’agissait d’une abstraction minimaliste. La musique enveloppante de la violoncelliste islandaise Hildur Guðnadóttir accompagne gravement la chute de Benny Paret. Cette vidéo, dramatiquement esthétique, déstabilise sur-le-champ. <br><br> <span class="alinea"></span>La jungle est une autre facette de l’œuvre de Lucas Arruda. « Je pensais que je peindrais beaucoup de jungles en étant loin de chez moi, mais cela n’a pas été le cas. La jungle est un moment très spécial dans mon travail ». C’est même l’endroit où il se sent le mieux. Et qu’il respecte plus que tout. « Comme la mer, [les jungles] sont plus fortes que nous ». Dans chacune de ses expositions, l’artiste en place au moins une « pour briser la ligne ». <br><br> <span class="alinea"></span>Depuis qu’il est enfant, Lucas Arruda est bercé par les histoires de jungle. Ces dernières années, il se passionne pour la figure mythologique de Curupira, très populaire dans le folklore brésilien. « [Curupira] est souvent représenté sous les traits d’un garçon de neuf ans. Chauve ou parfois avec des cheveux couleur de feu. Ses dents : des diamants verts ou violets. Il est très étrange, ses pieds sont à l’envers ce qui lui permet d’être intraçable. Il est imprévisible, malin comme Loki [Dieu de la Discorde, dans la mythologie nordique, capable de métamorphoses]. Il doit être respecté, car il peut être bon comme méchant », résume-t-il. <br><br> <span class="alinea"></span>Dans son exposition à la galerie Indipendenza de Rome (octobre 2016 - janvier 2017), la divinité est présente jusque sur les murs. L’artiste met en garde les visiteurs qui pourraient se retrouver à sa merci. « Si tu es perdu dans la jungle, il faut faire trois croix avec six bâtons et les placer sur le sol de façon triangulaire. Alors, tu retrouveras ton chemin ». La jungle brésilienne est quelque chose de très intime pour lui. « Tous les autres paysages sont génériques à côté, elle est au-delà du langage ». Les jungles renvoient à cet espace impossible au-delà du monde et de la communauté des hommes. Dans ses peintures, Lucas Arruda apprivoise l’innommable. Dans la forêt, l’inanimé s’anime, le Dieu se change en bête, et le hors-la-loi devient justicier. <br><br> <span class="alinea"></span>En rentrant au Brésil, Lucas Arruda aimerait ouvrir un espace d’exposition indépendant pour inviter des artistes qui n’ont pas de galerie. « À Lens, j’ai ressenti le besoin très fort de partager. Lorsque j’étais ici, « in the <i>Neutral Corner</i> », le Brésil était en train d’imploser politiquement et je me suis senti impuissant. Je suis rentré au Brésil un moment pendant mon séjour. Et j’ai manifesté pour la démocratie, pour la justice ». Au mois de juin 2018, alors qu’il s’apprête à quitter la résidence, Lucas Arruda ouvre une exposition à la galerie Mendes Wood de Bruxelles. Un espace lui est aussi consacré à la Fondation Beyeler, à Bâle, où une salle est remplie de ses jungles. Il clôture également la nouvelle exposition hors les murs de la Collection Pinault, conçue par Caroline Bourgeois, « Debout ! », au Couvent des Jacobins, à Rennes. Une manière de penser que cette expérience de résidence, sous la lumière si particulière du Nord, lui a ouvert de nouveaux horizons. <br><br> <span class="alinea"></span>Lucas Arruda, debout « dos au monde et face à la peinture », nous rappelle ce qu’écrivait Rainer Maria Rilke à propos du destin : « C’est cela : être en face, rien d’autre que cela et à jamais en face ».<sup>1</sup> Alors qu’il retourne à Sao Paulo, nous nous réjouissons de pouvoir à nouveau, et bientôt, admirer ses jungles, en septembre 2018, exposées à la galerie Cahiers d’Art, à Paris. <br><br> <div class="notes"> 1 — Dans « La Huitième Elégie », Elégies de Duino, 1923 </div>
 
Vues de l’atelier, avril 2018<br>
 
 
 
 
 
 
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 11

 

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