Bourse de Commerce
 
Tadao Ando <br> au Centre Pompidou
 
D’octobre à décembre 2018, le Centre Pompidou a consacré la plus importante rétrospective à Tadao Ando EN FRANCE. L'architecte japonais a travaillé sur tous les projets de la Collection Pinault : l’île Seguin (non réalisé, 2001) le Palazzo Grassi (2006), la Punta della Dogana (2009), le Teatrino (2013) et la Bourse de Commerce (2019). la monographie qui accompagne l'exposition est coéditée par bourse de commerce — Pinault collection, le centre pompidou et flammarion.
 
<a class="switch">Texte</a><br> <b>Frédéric Migayrou</b><br> Co-commissaire de l’exposition
 
<div style="text-align: left;"> <span class="alinea"></span>Est-il possible d’avoir une compréhension globale de l’œuvre de Tadao Ando, tant les projets sont variés, multiples par leur programme, de la plus simple maison à de vastes complexes dans l’espace public ? Ces projets sont implantés dans les contextes les plus divers, dispersés autour du monde et ce, à des échelles disparates. […] <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Un regard plus attentif sur chacune de ces réalisations, une approche des logiques de conception qui les portent, invitent à tisser des liens, à trouver des analogies, afin de déceler des constantes qui puissent permettre de mieux approcher la pensée et la démarche de l’architecte. Il y a bien sûr un langage, une grammaire, une rigueur magnifiée par une stricte géométrie, un emploi précis des matériaux, une relation physique et générique aux éléments — la lumière, l’eau, la terre, le vent —, une architecture entièrement tournée vers l’homme, vers la nature. S’affirme aussi une architecture de combat, de résistance, au travers de tout un ensemble de thèmes, d’analyses largement déployées dans les nombreux textes qui s’essaient à une exégèse, pour ne pas dire une herméneutique de l’œuvre. L’architecture de Tadao Ando s’offre sans distance, elle n’impose pas de références, elle n’est pas discursive, elle n’est pas marquée par les époques, les styles, les tendances, elle s’est abstraite des dimensions factuelles de l’histoire. Elle s’incarne pourtant dans une chronologie, celle de la biographie de l’architecte, d’une mythologie personnelle qui magnifie son parcours : Ando autodidacte, Ando boxeur, Ando et son voyage initiatique vers le monde occidental, Ando et Le Corbusier, et ce, jusqu’à la création de son agence en 1969 et la proposition de son premier projet la même année (projet de reconstruction du quartier de la Gare JR d’Osaka). Cette chronologie semble se fondre dans l’œuvre, un œuvre qui s’inscrit aujourd’hui sur une cinquantaine d’années et qui, dans un dialogue permanent avec les formes d’une tradition, celle de la culture japonaise bien sûr, mais plus largement avec les formes transculturelles de l’architecture, instaure un lien essentiel de l’homme à la Terre, aux conditions de son inscription dans son environnement. Ce parti pris de l’architecte s’est affirmé au présent avec une force critique toujours vindicative face aux apprêts de la contemporanéité. […] <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Tadao Ando a progressivement formalisé les bases de sa propre stratégie esthétique, affirmant l’extrême réduction de son langage comme instrument de la neutralisation de toute dimension expressive de l’architecture, la géométrie s’imposant comme l’agent d’une amplification de la spatialité, fruit d’une mise en tension avec la matière et la nature dont l’exemple le plus pur reste pour lui le Panthéon. « J’utilise la logique structurante du tout, jusqu’alors absente de l’architecture traditionnelle, et la logique des parties pour donner de la vie aux différents espaces. Il s’agit pour moi d’ordonner l’architecture par le biais de la géométrie en prenant pour base des formes simples, exclusivement limitées au carré, au rectangle, au cercle et à leurs sous-divisions, d’opérer une sélection parmi les forces latentes environnantes et de faire progresser la logique des parties inhérentes à la sensibilité japonaise. » <br/> <br/> <i><u>Frédéric Migayrou</u>    Dans votre travail d’architecture, l’abstraction est une méthode, mais ce n’est pas une déréalisation, une réduction, c’est un principe générique. À cette fin, vous avez défini une grammaire, avec la notion de pilier, la notion de mur et les systèmes géométriques que vous mettez en place, les formes simples, cercles, rectangles, carrés, se multipliant en subdivisions créant des espaces intermédiaires. À partir de cette grammaire simple, vous inversez la logique constructive du modernisme afin de libérer l’espace pour le corps ; l’espace doit être vécu et non plus abstrait au sens du modernisme.</i> <br/> <br/> <u>Tadao Ando</u>    Plutôt qu’une méthode, la géométrie ne serait-elle pas l’aboutissement d’une longue réflexion ? Si je cours après la géométrie, j’arrive en Grèce. Ensuite, si je continue de courir après elle, je suis obligé d’en faire une abstraction. Dans un monde où il faut vraiment réfléchir pour parvenir à une architecture concrète, je reviens à ce point de départ que sont le cercle, le carré et le triangle. Mais ce point de départ ne suffit pas pour faire de l’architecture. Comment faire de l’architecture ? À force d’y réfléchir, j’aboutis au lien entre dimension, hauteur, surface et volumes tridimensionnels. Comment introduire le matériau dans cette recherche du lien entre volume, hauteur et surface ? S’attacher aux recherches sur le matériau, la forme et la géométrie, c’est une chose assez difficile. […] J’ai toujours utilisé le béton. On emploie dans le monde entier ce matériau inventé en France à la fin du XIX<sup>e</sup> siècle. Tout le monde l’utilise, mais je veux créer un espace que personne d’autre ne serait capable de créer. Un espace qui pousserait à s’interroger : comment est-il possible de créer un tel espace avec du béton ? J’ai souhaité le faire avec un matériau que n’importe qui peut se procurer, uniquement avec l’aide de la géométrie, des dimensions et des matériaux. […] <br/> <br/> <i><u>FM</u>    La lumière est un matériau à part entière. Vos œuvres d’architecture s’affirment dans une relation entre les matériaux et les éléments naturels, et dans la façon dont les hommes les font vivre. Vous êtes photographe. Vous photographiez les instants où l’architecture se révèle, se donne et s’offre, et vous les transcrivez aussi par le dessin.</i> <br/> <br/> <u>TA</u>    Il est difficile d’expliquer avec des mots comment l’architecture se crée. L’architecture doit posséder deux forces : la force de ne pas se laisser approcher, de tenir à l’écart, et celle d’envelopper. Comment exprimer un équilibre entre les deux ? Par exemple, quand je prends une photo, je veux qu’elle ne soit pas simplement belle ; elle doit tenir à distance le spectateur, tout en attirant son esprit ; l’art s’établit par cet état d’équilibre. Il en est de même pour l’architecture. Mes ouvrages sont composés de murs et de colonnes. Dans beaucoup de constructions, les murs et les colonnes adhèrent les uns aux autres, mais en rendant mes murs et mes colonnes indépendants, je préserve le lien qui les unit, et dans le même temps je dois tout prendre en compte : fonctionnalité, rationalité, économie. En y introduisant des corps, je crée un nouveau monde qui tient à distance tout en enveloppant, et c’est alors que l’architecture reste dans l’esprit des hommes. Il y a là quelque chose de l’ordre de la littérature. […] Dans mon travail pour le projet de la Bourse de Commerce — tout comme pour la Punta della Dogana —, je dois me demander comment mettre l’histoire à distance tout en l’enveloppant. Comment faire un bond vers le futur ? Il faut créer un monde qui s’ouvre à l’expérience de l’histoire, mais qui accueille tout aussi bien le temps présent et qui soit porteur d’espoir dans le futur. Il faut élaborer une expérience de l’architecture qui reste gravée dans l’âme de ceux qui l’ont vécue et qui leur donne du courage pour vivre. C’est pour cela que, pour la Bourse de Commerce comme pour la Punta della Dogana, j’ai étudié l’histoire de façon exhaustive. Je conçois mes projets en me demandant comment mes œuvres doivent exister par rapport au futur. <br/> <br/> <br/><div class="notes">Extraits de l’ouvrage <i>Tadao Ando. Le défi</i>, Paris : <br/> Centre Pompidou, Flammarion et Bourse de Commerce — Pinault Collection, 2018.</div> </div>
Coupe est-ouest du projet définitif de la Bourse de Commerce, conçu par les agences Tadao Ando Architect and Associates, NeM / Niney et Marca Architectes et Pierre-Antoine Gatier, montrant le cylindre de neuf mètres de haut dans la rotonde et l’auditorium au sous-sol.
Maquettes préparatoires du projet de la Bourse de Commerce,<br/>réalisée en 2016 par Tadao Ando. Projet non définitif <br/> Vues d’exposition « Tadao Ando. Le défi » [The Challenge], Centre Pompidou, 2018.
Maquettes du Palazzo Grassi et de la Punta della Dogana réalisées par Tadao Ando. <br/> Vues d’exposition, « Tadao Ando. Le défi » [The Challenge], Centre Pompidou, 2018.
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 12

 

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