Bourse de Commerce
 
Touche pas À la
femme blanche ! 
 
La Bourse de Commerce <br> comme objet cinématographique
 
<div style="text-align: left;"> <i>Touche pas à la femme blanche ! [Non toccare la donna bianca]</i> est un film franco-italien réalisé par Marco Ferreri et sorti en 1974. Cette parodie de western à la distribution prestigieuse (Marcello Mastroianni, Michel Piccoli, Philippe Noiret, Catherine Deneuve, Serge Reggiani) prend comme décor l’immense chantier du quartier des Halles, des ruines des anciens pavillons Baltard au trou creusé pour la construction souterraine du centre commercial et de la gare RER, en passant par la Bourse de Commerce. </div>
 
<a class="switch">Texte</a><br> <b>Jean-Yves de Lépinay</b><br> Ancien responsable des collections et de la programmation du Forum des Images
 


<div style="text-align: left;"> <span class="alinea"></span>« C’est notre chapelle Sixtine à nous ! » : c’est ainsi que le général Terry, sous les traits de Philippe Noiret, s’adresse au général Custer, interprété par Marcello Mastroianni, en lui faisant admirer les remarquables peintures qui décorent la partie basse de la coupole de la Bourse de Commerce. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Les toutes premières images de ce film étonnant nous font en effet découvrir quelques détails de cette peinture marouflée, réalisée à la gloire du commerce mondial, et particulièrement les scènes relatives à l’Amérique du Nord, et aux sanglants combats contre les Indiens. La comparaison avec le plafond de la chapelle Sixtine, où Michel-Ange a génialement exalté la Genèse, permet à Marco Ferreri de nous rappeler d’emblée que le développement du commerce mondial — et particulièrement l’expansion coloniale — est à l’origine de notre système économique. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Si <i>Touche pas à la femme blanche !</i> a connu un échec public cinglant à sa sortie, il est devenu avec les années un film culte, grâce à cette idée incongrue mais extraordinaire d’avoir transformé le « trou des Halles », immense chantier creusé au cœur de Paris entre 1971 et 1973, en un improbable décor pour filmer la reconstitution de la célèbre bataille de Little Big Horn, dernière grande victoire des Indiens d’Amérique sur les soldats de l’armée américaine, en 1876. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Mais Ferreri ne cherche nullement à créer l’illusion : au contraire, en exposant au sein de ce décor la destruction des derniers pavillons Baltard, en montrant l’église Saint-Eustache perchée au-dessus de la falaise artificielle, ou encore en mettant en évidence la position dominante de la Bourse de Commerce au-dessus de la gigantesque excavation, il fait de cette farce anachronique une redoutable charge sarcastique contre la rénovation urbaine et plus généralement contre les dérives de la société capitaliste. Le film s’ouvre d’ailleurs sur une réunion de quelques « représentants de l’économie du pays » — ou, « ce qui revient au même », disent-ils, du « progrès » et de la « civilisation ». Installés à l’intérieur de la Bourse de Commerce, qui devient ainsi dans le film le quartier général des dirigeants et de leurs affidés militaires, ils concluent cyniquement à la nécessité d’exterminer les derniers occupants du « trou » — les Indiens devenant métaphoriquement l’ensemble des exclus du développement économique. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Cette action d’extermination doit être immédiate et sans pitié : « Plus nous en tuerons cette année, et moins nous aurons à en tuer l’année prochaine ». Pourquoi est-elle nécessaire ? Car « ces gens refusent d’admettre la valeur de la propriété privée, et les avantages qui en découlent. Ils n’acceptent pas les principes d’égoïsme que la Providence a déposé dans la nature humaine ». <br/> <br/> <span class="alinea"></span>L’ensemble du film est une charge d’une virulence délibérément farfelue, voire potache. Mais c’est aussi l’une des très rares occasions de voir au cinéma ce monument majestueux et sa superbe coupole, ainsi spectaculairement mise en valeur. Car <i>Touche pas à la femme blanche !</i> est certainement le seul film qui fait de la Bourse de Commerce non seulement un décor, mais un véritable personnage. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Paris est l’une des villes au monde qui a le plus inspiré le 7<sup>e</sup> art, qui ne se lasse pas de filmer la tour Eiffel, l’Arc de triomphe de la place de l’Étoile, Notre-Dame de Paris, Montmartre, le quartier Latin, le Louvre… La Bourse de Commerce, elle, malgré son architecture majestueuse, a fort peu attiré le regard des caméras. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Sans doute cette absence est-elle due d’abord au formidable impact visuel du quartier voisin, les Halles de Paris, qui aimantait véritablement l’œil des cinéastes jusqu’au départ du marché, en 1969. Le départ du « ventre de Paris », et surtout la destruction des pavillons Baltard puis la présence, pendant quelques longs mois, du fameux « trou des Halles » a fait apparaître en pleine lumière un bâtiment prestigieux jusqu’ici resté dans l’ombre des <i>sunlights</i>. Le génie de Marco Ferreri est d’avoir su voir que ce bâtiment dédié au commerce pouvait devenir une métaphore des excès du capitalisme. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>À la fin du film, les représentants zélés du pouvoir économique quittent le champ de bataille en montgolfière, survolant le paysage de la ville éventrée, après la déroute provisoire de leurs armées. La rondeur du ballon offre un curieux écho visuel au dôme de la Bourse de Commerce. C’est un peu comme si leur quartier général s’envolait vers d’autres batailles, délaissant, cloué au sol, l’ancien monument autrefois dédié au développement du commerce mondial, désormais privé de son aura. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Le trou des Halles n’est plus qu’un souvenir confus dans l’esprit des Parisiens. La Bourse de Commerce n’est plus dans l’ombre du pittoresque marché central, du « ventre » de la ville. Le souvenir nostalgique du Paris ancien s’efface peu à peu. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Mais le quartier des Halles est bien toujours l’un des « cœurs » du Paris contemporain. Désormais située dans le plein axe qui structure le jardin Nelson Mandela, face à la Canopée, la Bourse de Commerce a trouvé sa nouvelle vocation. Celle-ci pourrait bien inspirer de nouveaux cinéastes. </div>


La Bourse de Commerce <br/> au cinéma

<i>Voici le temps des assassins</i> <br/> de Julien Duvivier avec Jean Gabin <br/>France, 1956, noir et blanc, 1 h 53 mn Le restaurant tenu par le talentueux Châtelain (Jean Gabin) reçoit tout le peuple varié et bigarré du marché des Halles. Parmi ceux-ci, venu en voisin de la Bourse de Commerce dont on aperçoit un instant tout au plus la coupole, un client qui dépense avec de jeunes conquêtes peu farouches ses bénéfices de spéculateur sur les marchandises.

<i>La Femme de Jean</i> <br/>de Yannick Bellon <br/>France, 1974, couleur, 1 h 45 mn <br/>Lors de ses longues balades dans la ville, la Femme de Jean observe le célèbre « Trou des Halles », et aperçoit au loin, derrière le dernier pavillon Baltard encore debout, la coupole de la Bourse de Commerce.

<i>Le Sucre</i> <br/>de Jacques Rouffio avec Jean Carmet et Gérard Depardieu <br/>France, 1978, couleur, 1 h 44 mn <br/> Jacques Rouffio reconstitue un scandale qui a occupé quelques années plus tôt la chronique des fait-divers : la manipulation par quelques courtiers véreux des cours du sucre, en 1974, au détriment que quelques épargnants, et au bénéfice de quelques autres. Le film a l’intérêt de nous faire pénétrer dans les salles où s’agitent les courtiers, et où circulent, virtuellement, des tonnes de café ou de cacao.

<i>Tangos, l’exil de Gardel</i> <br/> de Fernando Solanas avec Marie Laforêt et Philippe Léotard <br/> France / Argentine, 1985, couleur, 1 h 59 mn <br/> Peut-être fallait-il un regard étranger, celui du grand cinéaste argentin Fernando Solanas, pour révéler la beauté magistrale de la Bourse de Commerce, avec une magnifique « tanguédie », mélange de tango, de comédie et de tragédie, Tangos, l’exil de Gardel, qui a reçu le Prix spécial du jury au Festival de Venise. Pour ce grand film autour du thème de l’exil, il n’hésite pas à faire de la cour centrale le lieu d’apparition des fantômes du dieu du tango, Carlos Gardel, et du glorieux général San Martin, héros de l’indépendance du pays.

 

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Revue Pinault Collection - Numéro 12

 

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