À l’occasion de l’exposition « Dancing with Myself », le duo Prinz Gholam, formé par Wolfgang Prinz (né en Allemagne en 1969) et Michel Gholam (né au Liban en 1963), a réalisé DEUX JOURS DE performances À LA Punta della Dogana, les 13 et 14 octobre 2018.


Prinz Gholam
<a class="switch">Texte</a><br> <b>Pierre Bal-Blanc</b><br> <span style="display: none;"> Commissaire d’exposition </span>



<span class="alinea"></span>Prinz Gholam constitue une collection de gestes usurpés au capital culturel commun depuis près de deux décennies. Lors de performances en public, les artistes font un usage illégal de ces attitudes soumises à licence d’exploitation par l’histoire de l’art, par la morale ou par les lois de la propriété, pour les ressusciter dans un partage sous les yeux de tous. Pourquoi en effet fixer sous un patronyme, subordonner à un propriétaire ou à un dignitaire, la grâce d’un mouvement d’écart qui se termine par un geste ; alors qu’il appartient à un environnement historique et social bien plus large que la cellule familiale de l’auteur, les biens du collectionneur ou la doctrine en vigueur ? À l’inverse d’un collectionnisme maniaque, les artistes dispersent au contraire les postures pour en faire proliférer la prise par tout un chacun. Leur œuvre est ainsi non pas une collection, mais une contamination de manières. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Wolfgang Prinz et Michel Gholam forment un couple d’artistes confronté à la règle familiale occidentale qui instaure l’hétérosexualité non seulement comme norme mais comme caractéristique fondatrice de l’espace public. En effet, même si les lois et les mentalités ont évolué, on ne voit toujours pas l’affection entre personnes de même sexe s’exprimer sans risque dans nos rues, à part dans les quartiers réservés (ghettoïsation) ou lors de manifestations spécialisées (spectacularisation). C’est au sein du territoire de l’art, non moins soumis aux canons et aux normes, mais en sens inverse — c’est en général ce qui se distingue de la normalité qu’on y expose — qu’ils ont choisi de faire de la stigmatisation, une pratique. « Maniéré » — insulte que l’on adresse aux enfants pour les rappeler à l’ordre dès leur plus jeune âge — devient la matière de leur art. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Comme nous l’ont enseigné Jean-Paul Sartre et, à sa suite, Judith Butler, l’injure est toujours une citation. Elle ne fait que reproduire des mots qui ont déjà été entendus. Didier Eribon parle de « verdict social » qui préexiste aux deux personnes qu’elle met en scène — celui qui la lance, celui qui la reçoit. L’injure a une histoire extérieure et antérieure aux personnes en question, elle est, toujours selon l’auteur, à la fois arraisonnement et dépossession. Pour un homosexuel, par conséquent, sa présence (ou sa survie) dans l’espace public consiste à tromper les regards ou à rechercher des connivences ; en quelque sorte, à ne pas être à sa place. En renaissant sous le nom Prinz Gholam, les artistes transforment la honte en orgueil ; Prinz Gholam partage sa stratégie de résistance au conformisme en transcendant les époques avec les artistes soumis, comme lui, au poids de l’héritage culturel, de la pression de l’originalité et de la domestication. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Pour être en adéquation avec lui-même, Prinz Gholam détourne le pouvoir de stigmatisation sur le terrain de l’ennoblissement incarné par le système de l’art. Il offre ainsi aux visiteurs une archéologie des « gestes » par lesquels les frontières et les exclusions ont été instituées. Il nie la différence des sexes, des âges et des races en adoptant indistinctement les postures originales, d’une vierge, d’un enfant, d’un vieillard ou d’une femme de couleur. Comme Sartre précise pour Jean Genet que « le lecteur n’est pas une fin, c’est un moyen », pour Prinz Gholam, le visiteur n’est pas un interlocuteur, mais un témoin. Comme l’auteur du <i>Journal du voleur</i>, Prinz Gholam est du côté des objets nommés, non de ceux qui les nomment. Avec lui, le corps se désorganise, devient un paysage, un assemblage, une articulation, une jonction, une liaison, un ajustement, un attouchement, une prise, une caresse, un effleurement, une pression, un contact, un appui, une flexion. C’est le contraire du fétichisme qui découpe l’unité. Prinz Gholam ne mutile pas le corps mais le métamorphose pour lui faire adopter des usages renouvelés. Prinz Gholam expose une anarchisation du corps où les hiérarchies, les localisations, les dénominations et l’organicité se dé-créent.
Prinz Gholam à la Punta della Dogana dans <br/> l’exposition « Dancing with Myself »
Prinz Gholam à la Punta della Dogana dans <br/> l’exposition « Dancing with Myself »
Prinz Gholam à la Punta della Dogana dans <br/> l’exposition « Dancing with Myself »
Prinz Gholam à la Punta della Dogana dans <br/> l’exposition « Dancing with Myself »
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 12

 

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