À l’occasion de l’exposition « Dancing with Myself », le Teatrino a programmé <i>Myself is Another</i>, un cycle de rencontres et de projections co-conçu avec Annalisa Sacchi, et consacré à la performance comme expression d’invention, de prolifération, d’incarnation et de camouflage des identités.


Romeo
Castellucci
<a class="switch">Texte</a><br> <b>Annalisa Sacchi</b><br> <span style="display: none;"> Enseigne l’esthétique dans le théâtre contemporain à<br/>IUAV </span>



<span class="alinea"></span>Dans l’histoire du théâtre occidental contemporain, rares sont les réalités en mesure de rivaliser, en force et en impact, avec la Socìetas Raffaello Sanzio, compagnie fondée en 1981 par Romeo et Claudia Castellucci avec Chiara Guidi. Bien peu ont su avec la même radicalité aborder, au-delà du théâtre, les domaines des arts visuels, du cinéma, de la philosophie, de la musique. Et personne n’a tant creusé le problème de la représentation et de l’exposition du sujet. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Après presque trente ans de carrière qui l’ont souvent vu monter sur scène, en cet été 2008 en Avignon, sur l’estrade dressée dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Romeo Castellucci est seul. Il ne prononce que quelques mots : « Je m’appelle Romeo Castellucci ». Puis, des chiens surgissent et tour à tour l’assaillent, comme jaillis de cette gueule de l’<i>Enfer</i> qui donne son titre au spectacle. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>L'œuvre de Castellucci a cela d’extraordinaire, que les images de son théâtre renvoient toujours à une certaine littéralité ; ici, l’artiste se laisse dévorer comme Orphée ou Dionysos et, ce faisant, annule son nom, sa signature. Pour en finir, en quelque sorte, avec le moi au cœur de son œuvre. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>La performance — toute performance — naît dans l’espace suspendu qui se crée entre celui, matériel, du corps physique et l’expérience psychique et symbolique de l’incarnation (de la représentation, qui est nécessairement d’<i>un autre</i>). Sur scène, on se trouve toujours en quelque sorte dédoublé, parce que c’est justement au cœur de cette suspension que l’acte de présence est « performé » (rendu temporairement visible). <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Ici, la formule « Dancing with Myself » pose un problème : qui serait le « moi-même » d’une scène dont le statut ontologique résiderait dans la fiction, et où la coïncidence avec le moi se retrouverait, par conséquent, en porte-à-faux ? <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Dans le théâtre de Castellucci, c’est la honte qui rend possible ce décalage, intervenant dans son travail comme une sorte d’épine dorsale ; la monstration et la représentation de soi ne sont possibles que si l’on a conscience de s’exposer à la honte. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>« Le jeu théâtral est la plus belle défaite du corps » écrit Castellucci. « Il est punition, parce que le fardeau se trouve mis à nu. Se donner. Se dégrader. Se donner en se dégradant, comme la passion de la passivité se montrant au grand jour. Quand l’apparaître transparaît dans le rictus de la souffrance et qu’il s’y expose, nu et piteux, et quand le visage à découvert se découvre plus encore dans la béance de la souffrance — c’est là qu’éclate le problème du théâtre. L’autre face de la face. C’est un théâtre honteux. Un théâtre de honte. La honte comme grandeur d’âme. Inaliénable. Un ressenti. Un masque de vérité. Un théâtre à la hauteur de la honte, où une appropriation de son propre destin deviendrait possible à la fin »<sup>1</sup>. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Face à la honte, toute la rhétorique du sujet se trouve recadrée, d’autant que Castellucci remarque, pour la première fois dans le théâtre italien, que le mot « palco » (scène, estrade) est l’anagramme de « colpa » (faute) : par conséquent, le plateau n’est pas un piédestal destiné à exacerber une forme de narcissisme ou un exhibitionnisme d’acteur, mais un pilori, le lieu d’exposition d’une faute, qu’elle soit individuelle ou universelle. Mais cela va plus loin, parce que la honte fonctionne comme un sentiment qui ferait monter de façon inédite la température de la relation théâtrale (entre acteur et spectateur). Parce que la honte, dans la géographie des émotions, a une structure paradoxale ; en effet, bien qu’il s’agisse d’une réponse personnelle du sujet, elle ne se manifeste qu’en présence d’un observateur. En ce sens, la logique de la honte enferme dans un même filet le sujet qui l’éprouve et la personne qui en est témoin. La honte, par ailleurs, possède la caractéristique d’être « contagieuse » : qui la ressent et qui la voit — acteur et spectateur dans le cas qui nous intéresse — sont confondus dans un même sentiment. On éprouve de la honte « pour » la personne qui se trouve dans la situation embarrassante. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>En bref, assister au théâtre de Castellucci implique en général de signer un accord tacite : l’acteur accepte de s’exposer, il se rend digne de cette élévation d’âme qu’est la honte, et le public accepte d’en être témoin, de prendre en charge cette peine. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Par le refus radical de la mise en spectacle de soi-même et la négation du « petit théâtre du moi », en se plaçant à l’enseigne de la honte, Castellucci ouvre à la présence de l’autre au sein même de son exposition subjective. C’est, en ce sens, l’un des artistes qui incarne le mieux le postulat « Myself is Another » choisi comme titre pour ce cycle de rencontres. <br/> <br/> <div class="notes"> 1 — Romeo Castellucci, <i>Masoch. I trionfi del teatro come potenza passiva, colpa e sconfitta</i>, 1993, extrait du programme du spectacle. </div>
 
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 12

 

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