Le Philadelphia Museum of Art célèbre l’émergence de l’arte povera en Italie et son influence sur la scène internationale en réactivant, cinquante ans après, une exposition fondatrice du mouvement qui s’est tenue à Amalfi, en Italie, en 1968 et dans laquelle figurait l’œuvre <i>Catasta</i> d’Alighiero Boetti.


Philadelphia Museum of Art

Alighiero Boetti
<a class="switch">Texte</a><br/> <b>Colin Lemoine</b><br/> <span style="display:none;"> Commissaire et critique d’art </span>





<span class="alinea"></span>Né à Turin en 1940, à l’heure où l’Italie fasciste mène combat aux côtés de l’Allemagne nazie, Alighiero Boetti sait par cœur le danger des « vraies racines » et le fantasme de la « culture propre ». Partisan d’un minimalisme souverain, il est, avec Michelangelo Pistoletto, Mario Merz ou Jannis Kounellis, un représentant majeur de l’arte povera, un mouvement dont il déplorera sous peu l’inclination « baroque ». <br/><br/> <span class="alinea"></span>Fondamentale dans la création de Boetti, l’œuvre <i>Catasta</i> est strictement contemporaine des manifestations inaugurales — génoise puis turinoise — de l’arte povera, organisées en 1967 par le critique d’art Germano Celant, devenu le promoteur théorique et engagé de la « déculturation » et de l’« archétype ». Ce nouveau minimalisme se traduit par l’élection de matériaux dont la pauvreté revendiquée emprunte tantôt à la rusticité naturelle — bois, pierre, terre, foin —, tantôt à la modestie industrielle — métal, néon, structure réfrigérante. <br/><br/> <span class="alinea"></span>À cet égard, Boetti réalise ici une structure parallélépipédique composée de douze barres en Eternit, de section carrée, enchâssées les unes sur les autres de manière à former non pas un vulgaire « amas » — ce qui est pourtant la traduction française de son titre original — mais un canevas parfaitement discipliné. L’œuvre tient donc moins de l’agrégat ou du mikado que de la grille et de la ronde-bosse, à mi-chemin entre les songeries orthonormées d’un Piranèse (Alighiero Boetti eut souvent recours à la feuille de papier quadrillée) et les ensembles préfabriqués métalliques d’Anthony Caro. <br/><br/> <span class="alinea"></span>Avec cet enchâssement multipliant les ombres, les luisances, les pleins et les vides, Boetti ne renonce pas encore aux effets et aux parures qui, sans tarder, déserteront son œuvre, ainsi que les lignes et les grilles, remplacées par des cartes et des lettres, des couleurs et des tissus. Bientôt, à ces déploiements volumineux succèdera une création plane, faite de signes diaprés. En ce sens, <i>Catasta</i> est aussi une méditation politique et esthétique sur la beauté, sur la séduction optique dont elle semble être le gril supplicieux. On remarquera ainsi que le mythographe Boetti recourt ici au terme « catasta » qui, en latin, désigne la grille de fer sur laquelle brûlaient criminels et martyrs, mais aussi, de manière toute aussi significative, l’estrade permettant d’exhiber les esclaves en vue de leur acquisition, une estrade souvent susceptible de tourner, identique en cela à la sellette des sculpteurs. En d’autres termes, cette sculpture « pauvre », et éminemment archaïque, n’est-elle pas le présentoir d’une Absente invisible — la Beauté, que celle-ci soit martyre ou servile ?
 
<i>Catasta</i>, 1967 <br/>  — <br/> Douze blocs en fibres-ciment Eternit <br/> 187 × 150 × 150 cm
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 12

 

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