Le centre pompidou présente une rétrospective du peintre abstrait et conceptuel Bernard Frize (né en 1954, vit et travaille à Paris et Berlin) à laquelle pinault collection contribue par le prêt d’une œuvre.


Centre Pompidou / Paris

Bernard Frize
<a class="switch">Texte</a><br/> <b>Angela Lampe</b> <br/> <span style="display:none;"> Commissaire de l’exposition, <br/> Musée national d’art moderne </span>





<span class="alinea"></span>Une longue ligne sans début ni fin, peinte d’un gris sans qualité, serpentine sur l’ensemble de la surface, créant une structure ornementale <i>all-over</i> en forme de maillage. La sérénité décorative qui s’en dégage est trompeuse. À la régularité de la bordure extérieure s’oppose la danse de nœuds coulants au centre. Le système se dissout sous nos yeux. L’entropie est en cours. <br/><br/> <span class="alinea"></span>Les tableaux de Bernard Frize ne se prêtent pas à la lecture hâtive. Ils exigent un regard attentif qui suit le mouvement du pinceau afin de déchiffrer le processus de la construction que le peintre nous livre en toute transparence, avec loyauté. Un seul trait remplit toute la superficie de la toile. Ce n’est pas par hasard que la hauteur de <i>N° 10</i> correspond à peu près à celle d’un être humain. L’artiste cherche à instaurer un rapport de « l’homme à l’homme » avec le spectateur qui contemple ses œuvres. Peinte à main levée, la longue ligne ondulée de <i>N° 10</i>, avec ses accélérations, ses replis et ses rebondissements, révèle comment le passage du pinceau s’apparente à une performance. <br/><br/> <span class="alinea"></span>En la suivant des yeux, nous pouvons incorporer ce mouvement continu et faire l’expérience d’un flux permanent. Bernard Frize admet que la continuité est pour lui « la chose la plus rassurante au monde ». La perpétuation sous-tend la pratique sérielle qui, depuis ses débuts à la fin des années 1970, caractérise son œuvre. Ainsi, <i>N° 10</i> fait partie d’une série de tableaux à diagrammes variés qui sont tous réalisés en 2005 au même format carré, à la même palette bicolore, et dont les titres varient entre des numérations saugrenues (certaines toiles portent les numéros 302 ou 531) et des mots banals, comme <i>Jeudi</i> ou <i>Voilà</i>. <br/><br/> <span class="alinea"></span>Comme souvent, les titres de Bernard Frize ne mènent nulle part. Ils ne signifient rien pour lui, ils l’aident simplement à retrouver les œuvres dans la base de données de son ordinateur. Il arrive que ce ne soit même pas lui qui les choisisse. Toutefois, parmi les toutes premières œuvres de cette série exposées à l’inauguration du nouvel espace d’exposition d’Emmanuel Perrotin à Miami en 2005, figurent des tableaux aux appellations plus suggestives, comme <i>Pavitram</i> ou <i>Euler Tour</i>. Ils révèlent les sources d’inspiration dont l’artiste fait mention dans un texte accompagnant ce groupe de peintures. <br/><br/> <span class="alinea"></span>Il y a d’abord son intérêt pour l’ethnologie ; Bernard Frize est un grand collectionneur des arts anciens de l’Asie du Sud-Est. Ses diagrammes ressembleraient aux dessins que l’on peut trouver au Vanuatu, en Inde, en Angola, en Égypte ou chez les Celtes. Il a été particulièrement frappé par la découverte d’un dessin, très complexe, représentant une tortue, qui est réalisé dans le sable pour accompagner un rite spirituel avant d’être effacé par la mer. Et en effet, le danger d’une disparition imminente semble s’annoncer dans les lacunes blanches qui, vues de loin, transparaissent entre le maillage du <i>N° 10</i>. <br/><br/> <span class="alinea"></span>Par ailleurs, Frize évoque le mathématicien suisse Leonhard Euler (1707-1783), inventeur du célèbre problème des « ponts de Königsberg » consistant à savoir s’il existe un chemin permettant de passer une fois et une seule par les sept ponts de la ville et de revenir au point de départ. De la même manière dont Frize a exploré, dans sa toile <i>Spitz</i> (1991), toutes les possibilités de mouvement d’un cavalier sur un échiquier, il s’empare du théorème d’Euler — le recours aux modèles scientifiques ou diagrammes de toutes sortes le libèrent de la pression d’inventer quelque chose — pour établir une procédure absurde, consistant à remplir l’intégralité de la surface avec un seul trait de pinceau. À cette fin, il divise la superficie de la toile en une grille de treize carreaux sur treize, pivotée à 45°, comme un filet de pêche, tout en prenant la liberté d’annuler quelques intersections pour autoriser le passage entre les axes. Autrement dit, l’artiste sabote sa propre méthode. <br/><br/> <span class="alinea"></span>Et c’est peut-être cela que Bernard Frize cherche à montrer : l’absurdité de systèmes qui restent fermés aux aléas de l’exécution. Il peint la défaillance de ses procédés. Un paradoxe comme il les aime.
 
<i>N° 10</i>, 2005 <br/>  — <br/> Acrylique et résine sur toile <br/> 185 × 185 cm
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 12

 

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