Chapelle laennec /
Paris
 
Texte
Jean-Jacques Aillagon
 
« Reliquaires »
 
<span class="alinea"></span>Kering et l’une de ses Maisons, Balenciaga, occupent, désormais, la prestigieuse adresse du 40, rue de Sèvres et les bâtiments de l’ancien hôpital Laennec. Ces bâtiments, de pierre et de brique, construits sous le règne de Louis XIII, le furent, grâce à la munificence du cardinal de la Rochefoucauld, pour accueillir les incurables. Ce vaste complexe patrimonial, classé au titre des Monuments historiques, témoigne de l’obsession du Grand Siècle, si finement décrite par Michel Foucault, de contenir dans des lieux sûrs la maladie et la misère et ce que nous appelons, aujourd’hui, la délinquance. Au centre de la composition en damier, c’est une chapelle — comme à la Salpêtrière ou à Saint-Louis — qui rappelle qu’à défaut d’assurer la santé des corps, l’hôpital proposait aussi aux malheureux le salut de leur âme. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>C’est dans cette chapelle que Kering a accueilli, pour la troisième fois, à l’occasion des Journées européennes du patrimoine, les 15 et 16 septembre derniers, un choix d’œuvres de la Collection Pinault, en les présentant sous le titre de « Reliquaires ». Pourquoi ? Sans doute, d’abord, pour faire écho à l’acquisition récente par Kering, pour les collections nationales, d’un objet curieux, classé trésor national, un « reliquaire » fabriqué au XIX<sup>e</sup> siècle pour rassembler les débris supposés des deux amants les plus célèbres de l’histoire de France, « la très sage Héloïse » et Abélard qui finit moine à Saint Denis. Tous deux vécurent au XIII<sup>e</sup> siècle et leur souvenir est toujours vivace, ranimé, au cœur de notre temps, par l’interprétation de <i>La Ballade des dames du temps jadis</i> de François Villon, par Georges Brassens. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>À cet étrange reliquaire font écho des œuvres d’artistes contemporains. Eux aussi se sont livrés au recollement de « restes », de reliques — en latin, les <i>reliquae</i> sont des restes — des clous pour Günther Uecker et James Lee Byars, la peau d’un serpent pour Huang Yong Ping, une lance à incendie pour Camille Henrot… Ils les ont exaltées au rang d’œuvres plastiques, un peu comme leurs lointains prédécesseurs inventaient, dans tous les sens du mot, des reliques dont les plus précieuses étaient celles de la Passion. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>C’est ainsi que les œuvres déjà évoquées, tout comme celles de Damien Hirst et de Giuseppe Penone, font, par-dessus les siècles, une sorte d’écho aux collections de reliques, si longtemps exposées à la dévotion des fidèles dans les églises. La mise en scène de ces œuvres rappelle, ainsi, celles des somptueuses staurothèques qui invitaient le regard des fidèles à dépasser l’apparence des choses, pour atteindre des vérités plus vraies que le vrai, au cœur d’infinis artifices ; au cœur de l’art lui-même, donc. <br/> <br/> <div class="notes"><i>Les notices des œuvres sont extraites du livret publié à l’occasion de l’exposition.</i></div>
Damien HIRST <br/> <i>Infinity</i>, 2001 (détail) <br/> — <br/> Armoire à pharmacie en verre et acier inoxydable, pilules en résine, métal et plâtre <br/> 236,2 × 469,9 × 10,2 cm
 
Huang Yong Ping




Huang Yong Ping est né en 1954, à Xiamen (Chine). Il est, en 1985, l’un des fondateurs du groupe Xiamen Dada, très actif dans l’avant-garde chinoise des années 1980. Invité, en 1989, à participer à l’exposition « Les magiciens de la Terre » au Centre Pompidou, Huang Yong Ping décide de s’établir à Paris où il vit et travaille désormais. En 2016, il investit la nef du Grand Palais avec le squelette d’un serpent gigantesque pour la 7e édition de Monumenta. Le grand dessin présenté dans l’exposition « Reliquaires » est structuré par deux mues de serpent en une composition cyclique. La grande mue semble avoir « donné naissance » au dessin d’un grand squelette de couleur rouge sang. La petite mue laisse entrevoir, par transparence, des feuilles d’or. Nombre de civilisations anciennes ont utilisé l’or dans les rites funéraires, car il protègerait de la décomposition. L’artiste fait ainsi se rejoindre, dans un mouvement circulaire, les images de la naissance et de la mort, symbolisées par la mue du serpent.
<i>Sans titre</i>, 2015 <br/> — <br/> Mue de boa, mue de python, <br/> peinture et feuille d’or sur papier <br/> 314 × 130 cm
 
Camille Henrot




Camille Henrot est née en 1978, à Paris (France). Elle vit et travaille à New York. Le tevau est un objet rituel des îles Salomon qui symbolise une valeur. C’est, en effet, une monnaie qui s’échange, le plus souvent, lors des mariages. Dans sa fonction comme dans sa forme, le tevau évoque l’échange et la réciprocité. La lance à incendie est, ici, considérée comme un fétiche de notre culture. Elle est, à la fois, le symbole de la maîtrise et du danger. C’est un objet présent, par exemple, dans tous les musées et les monuments historiques. <i>Tevau</i> évoque la relation entre présent, passé et futur : la forme du temps se présente comme un continuum discontinu, un tuyau dans lequel les choses peuvent circuler, qui peut être déroulé dans les deux sens mais pas sans torsion.
<i>Tevau</i>, 2009 <br/> — <br/> Lance à incendie, bois, corde, métal <br/> 140 × 150 × 60 cm
 
Günther Uecker




Né en 1930 à Wendorf (Allemagne), Günther Uecker est connu pour avoir fondé, en 1961, le groupe ZERO qui, en s’écartant des tendances artistiques dominantes de l’époque, prônait le retour au « degré zéro » de l’art. Fasciné par les rites purificateurs des philosophies orientales, Günther Uecker s’efforce d’atteindre à la simplicité formelle et à la pureté spirituelle des choses, en suivant les préceptes du bouddhisme, du taoïsme et de l’islam. Il invente des rituels personnels consistant en la répétition incessante d’actions simples. Ses toiles et ses sculptures des années 1950, recouvertes d’un nombre apparemment infini de clous, sont des œuvres dynamiques sur lesquelles les ombres et les lumières créent des motifs spontanés. Après la dissolution du groupe ZERO, Günther Uecker fait la connaissance de John Cage ; il découvre l’art conceptuel et le body art. Il se convainc, alors, de la nécessité pour le spectateur de devenir le moteur et une partie intégrante de l’œuvre d’art.
<i>Phantom Weiss I</i>, 2012 <br/> <i>Phantom Weiss II</i>, 2012 <br/> <i>Phantom Weiss III</i>, 2012 <br/> — <br/> Clous, peinture blanche, colle, toîle sur bois <br/> 200 ×150 cm (chaque)
 
Damien Hirst




Lauréat du Turner Prize en 1995, l’artiste britannique Damien Hirst (né à Bristol, Grande-Bretagne, en 1965) réalise des installations dans lesquelles il traite du rapport entre l’art, la vie et la mort. La science, comme la médecine, occupent une place importante dans son travail. Plus de trois mille espèces d’insectes, rangées en fonction de leurs familles, sont contenues dans l’œuvre <i>Jacob’s Ladder</i> dont le titre fait référence au récit biblique du songe de Jacob qui rêva d’une échelle entre le ciel et la terre. Cette œuvre compte parmi les « Entomology Cabinets » réalisés par l’artiste à partir de 2008. Les insectes présents dans l’œuvre <i>Jacob’s Ladder</i> ont été choisis par l’artiste car ils conservent l’apparence de la vie dans la mort. Avec cette œuvre, Hirst tente d’illustrer sa conviction selon laquelle, en science, il faut « […] tuer les choses pour les regarder ». 
<i>Jacob’s Ladder</i>, 2008 <br/> — <br/> Verre, acier inoxydable, acier, aluminium, nickel, liège, <br/> échantillons entomologiques <br/> 236 × 870 × 12,3 cm
 
Damien Hirst




Damien Hirst étudie les Beaux-arts au Goldsmiths College of Art de Londres où il vit et travaille, aujourd’hui. À la fin des années 1980, il mène de front un travail d’artiste et de commissaire d’exposition qui marque la naissance du courant des Young British Artists. En 1999, Damien Hirst a conçu son premier cabinet de pilules. Il s’agissait d’une vaste armoire murale en acier poli avec une plaque arrière en miroir qui abritait des milliers de pilules positionnées sur des rangées d’étagères. Les pilules sont faites de résine et de plâtre, puis peintes à la main. Damien Hirst suggère, ainsi, que le pouvoir de l’industrie pharmaceutique repose sur une croyance inconditionnelle selon laquelle la science aurait le pouvoir de guérir tous les maux. L’arrangement formel du cabinet de médecine rappelle les cabinets de curiosité de la période victorienne.
<i>Infinity</i>, 2001 <br/> — <br/> Armoire à pharmacie en verre et acier inoxydable, pilules en résine, métal et plâtre <br/> 236,2 × 469,9 × 10,2 cm
 
Giuseppe Penone




Né à Garessio (Italie), en 1947, Giuseppe Penone vit entre Turin et Paris. Depuis ses débuts, en 1967, ses œuvres se distinguent par l’emploi d’une vaste gamme de matériaux et par une attention particulière aux phénomènes naturels. À partir de 1968, les premières expositions personnelles de Giuseppe Penone, au sein du Deposito d’Arte Presente et de la Galerie Sperone de Turin, le révèlent comme l’un des principaux protagonistes de l’arte povera, théorie critique élaborée par Germano Celant à la fin des années 1960. L’arbre, que Penone considère comme « l’idée la plus simple et originaire de vitalité, de culture, de sculpture », est l’un des éléments centraux de son travail. Dans l’œuvre ici présentée, Giuseppe Penone s’intéresse à « l’identité d’un grain de sable moulé par le vent ; l’identité de chaque souffle de vent imprimé dans le nombre incalculable de grains de sable ; nombre physiquement incalculable par un homme ». 
<i>Essere vento [To Be Wind]</i>, 2014 <br/> — <br/> Bois pétrifié, grains de sable naturels et grains de sable sculptés <br/> 123 × 60 cm
 
James Lee Byars




Apparu sur la scène artistique internationale dans les années 1970, James Lee Byars (Détroit, 1932 –Le Caire, 1997) s’est signalé d’emblée par l’originalité de sa démarche, à la croisée d’influences diverses, et par l’hybridité de ses propositions artistiques : dessins-sculptures, sculptures minimales anthropomorphes, vêtements–performances, objets allégoriques, films réduits à un photogramme, installation–mausolée. <i>The Philosophical Nail</i> présente un clou dans une vitrine qui, ainsi exposé, prend le statut de relique. Un statut confirmé par la préciosité de l’acajou et par la dorure réalisée par l’artiste. La dimension « philosophique »de l’œuvre tient aux interrogations qu’elle soulève sur le rapport de l’homme à la matérialité et au sacré. Le clou n’est pas sans rappeler le supplice de Jésus-Christ dont il pourrait être une relique, protégé de la folie destructrice des hommes.
<i>The Philosophical Nail</i>, 1986 <br/> — <br/> Métal doré <br/> 27 × 3 × 3 cm
 
James Lee Byars




Dans les œuvres de James Lee Byars, les éléments sensibles, abstraits et symboliques de la culture orientale se mêlent aux connaissances artistiques et philosophiques de l’Occident. Par ses installations, ses œuvres sur papier et ses inoubliables performances, James Lee Byars opère la synthèse de différents mouvements, de l’orientalisme à l’art conceptuel, du minimalisme aux expérimentations de Fluxus. À la fin des années 1970, le matériau prend davantage de place dans l’œuvre de l’artiste et devient, à son tour, le révélateur de questions philosophiques. Pour certaines de ses sculptures, il produit des formes géométriques épurées et minimalistes, chargées d’une forte valeur symbolique. La surface poreuse des œuvres est poncée et les angles arrondis, de façon à jouer avec les lois de la physique. L’or demeure une couleur de prédilection associée à l’éternité et à la perfection.
<i>The Golden Tower</i>, 1974 <br/> — <br/> Métal doré <br/> 180 × 50 × 55 cm
 
James Lee Byars




Personnage énigmatique, James Lee Byars fait régner mystère et merveilleux sur son œuvre. Cette installation, réalisée quelques jours seulement avant la mort de l’artiste, s’inscrit dans une démarche étonnante de mise en scène de sa propre disparition. Atteint d’un cancer, il avait projeté de s’éteindre devant les pyramides d’Égypte où il était en quête d’hypothétiques souffleurs d’or qui l’auraient aidé à réaliser l’œuvre parfaite. Inspiré par la philosophie antique, il reprend notamment, pour cette installation, des éléments rattachés à l’iconographie et à la culture égyptienne : la corde des chantiers des pyramides et l’or des pharaons tout-puissants. <i>Byars is Elephant</i> propose le dévoilement d’un trésor intime ainsi qu’une sublimation de la maladie et du corps souffrant. Durant les dernières années de sa vie, James Lee Byars ponctua son parcours d’œuvres symboliques et métaphoriques, toutes évocatrices d’un rapport singulier à soi-même et à l’intime.
<i>Byars is Elephant</i>, 1997 <br/> — <br/> Installation constituée de corde et de tissu doré <br/> Dimensions variables
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 12

 

Pinault Collection

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