Palazzo Grassi
 
« Luc Tuymans.
La Pelle »
 
Comment proposer une expérience dans une exposition et comment appréhender la richesse du travail de Luc Tuymans, artiste à la fois si singulier dans son approche de l’image et si intéressé par l’histoire ? Le parcours conçu par caroline bourgeois et luc tuymans n’est pas chronologique mais propose des discussions, des confrontations et une spatialisation des œuvres. Elle permettra de mieux saisir les questions fondamentales posées par cet artiste belge, né en 1958.
 
<a class="switch">Commissaires</a><br> <b>Luc Tuymans<br/>et Caroline Bourgeois</b><br>
 
<div class="col m-4 auteur pull-right"> <div class="inner"> <div class="white"> <a class="switch">Texte</a><br> <b>Caroline Bourgeois</b><br> <span style="display: none;"> Co-commissaire de l’exposition </span> </div> </div> </div> <br/> <br/> <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Nous avons commencé à préparer cette exposition en 2017, notamment en nous rendant à plusieurs reprises ensemble au Palazzo Grassi. Rapidement, nous avons pris le parti, d’une part, de présenter uniquement des tableaux, bien que Tuymans réalise également des dessins et des films courts, et d’autre part, de travailler sur une production <i>in situ</i> pour l’atrium du Palazzo Grassi. C’est ainsi que la mosaïque créée à partir du tableau <i>Schwarzheide</i> (1986) a été produite. Le titre de l’exposition (qui signifie « la peau » en italien) a été proposé par l’artiste, inspiré par le roman éponyme de l’écrivain italien Curzio Malaparte (1898-1957). <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Depuis ses débuts, dans les années 1980, Tuymans travaille sur la question des images et de leur véracité au regard des événements, notamment historiques, qu’elles sont censées représenter. À l’époque déjà, il osait « vieillir » ses œuvres et se projetait dans le futur, en posant la question du devenir des œuvres au regard de l’histoire. Ses tableaux commencent toujours par une image trouvée dans les journaux, la télévision, un site Internet, un livre, l’œuvre d’un autre peintre, ou même parfois une photo prise par lui (souvent avec son smartphone, d’autres fois au Polaroid). Ces images sources sont ensuite transformées, recadrées, longuement réfléchies avant d’être peintes. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>S’il s’inspire de beaucoup d’images existantes, son parti-pris n’est jamais celui de la représentation parfaite, mais au contraire celui de prendre un risque en peignant. Il dit que tout tableau doit comporter un « trou », un défaut, et que c’est dans ce vide que le spectateur peut entrer pour faire du tableau son histoire, sa narration. En ce sens, sa démarche est davantage conceptuelle qu’expressive. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Un autre aspect fascinant dans son œuvre est ce que l’on pourrait appeler son silence : ses tableaux sont souvent monochromatiques, usant de tonalités sourdes, tantôt chaudes, tantôt froides, et de perspectives aplaties. Il ne prend pas le spectateur par la main mais lui demande un effort de rapprochement, une réflexion et une physicalité. Pour autant, au silence de ses tableaux, Tuymans ajoute des textes très « parlants », aussi bien dans les titres individuels des œuvres que dans ceux, collectifs, de ses expositions. C’est notamment à partir de ces textes que nous avons préparé les notices qui accompagnent chacune des œuvres exposées dans « La Pelle ». « Le petit espace entre l’explication d’une peinture et la peinture elle-même donne la seule possibilité de perspective en peinture, » dit-il. <sup>1</sup> <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Parmi la littérature abondante qui existe sur le travail de Luc Tuymans, nous avons particulièrement retenu un texte de Helen Molesworth, écrit en 2009, à qui nous avons proposé d’en publier un résumé, tant son propos est pertinent et actuel au regard de l’exposition. <br/> <br/> <div class="col m-4 auteur pull-right"> <div class="inner"> <div class="white"> <a class="switch">Texte</a><br> <b>Helen Molesworth</b><br> <span style="display: none;"> Commissaire et critique d’art <br/> <br/> Première publication dans le catalogue de l’exposition <br/> « Luc Tuymans », Bozar, Bruxelles, 2011, éd. Ludion <br/> <br/> <u>Édité par </u><br/> <b>Nathalie Bourgeois</b> </span> </div> </div> </div> <br/> <br/> <br/> <br/> <b>Peindre la banalité du mal</b><br/> <br/> <span class="alinea"></span>Luc Tuymans avait deux ans en 1960 lorsque le nazi Adolf Eichmann fut arrêté en Argentine et traduit en justice à Jérusalem. À propos de son procès, la philosophe Hannah Arendt avait fameusement dénoncé « la terrible, l’indicible, l’impensable banalité du mal ».<sup>2</sup> Tuymans avait vingt-et-un ans lorsque sortit <i>Apocalypse Now</i> de Francis Ford Coppola, où le personnage du photo-reporter incarné par Dennis Hopper est pris de délire verbal face à l’horreur. C’est à la croisée de ces deux réponses — la retenue et une sorte de frénésie verbale — et de ces deux caractérisations de la nature agressive de l’Occident au XX<sup>e</sup> siècle — la banalité du mal et le cœur des ténèbres — que j’entends situer le travail de l’artiste belge Luc Tuymans. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Tout comme Hannah Arendt et Coppola, Tuymans s’est systématiquement attaqué aux divers événements de ces cent dernières années qui ont ébranlé le monde et bouleversé notre existence : l’Holocauste, le colonialisme, le nationalisme et, plus récemment, les événements du 11 septembre 2001 et ses suites. Pour lui, les grandes questions sont notamment : de quoi se souvient-on et pourquoi ? Que fait-on des choses dont on se souvient et de celles que l’on a oubliées ? <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Le métier de Tuymans, c’est le médium vénérable et dépassé de la peinture et son sujet, c’est la possibilité de représenter l’histoire à la fin du XX<sup>e</sup> siècle, avec ses limites. On a tendance à commenter le travail de Tuymans exclusivement à l’intérieur du discours de la peinture, mais il est plus intéressant de le considérer, plutôt que comme un peintre, comme un artiste, ce qui permet de replacer son travail dans le contexte d’autres artistes animés de ce que l’on pourrait appeler un élan d’archivage.<sup>3</sup> Qualifier Tuymans d’artiste permet de reconsidérer sa démarche dans la tradition non seulement de la peinture, mais aussi de la photographie, du cinéma, de la télévision et d’Internet, autrement dit, permet de la situer dans le réseau d’archivage d’images le plus étendu possible. <br/> <br/> <b>Le travail de la peinture</b><br/> <br/> <span class="alinea"></span>Ce que l’on appelle parfois l’« effet Tuymans », est composé de couleurs souvent monochromes et assourdies, de coups de pinceau qui courent horizontalement sur le plan du tableau, ce qui exagère l’aspect aplati de l’image. Par ailleurs, Tuymans part souvent d’images de cinéma, de vidéos, de télévision et de photographies. Il combine ces démarches picturales avec un éventail de sujets historiques pénibles. Fréquemment, ses tableaux répondent à la question historique « Que faire ? » par un simple et horrible « Rien ». <br/> <br/> <b>Entre silence et excès linguistique</b><br/> <br/> <span class="alinea"></span>S’il opère une fusion entre la photographie et la peinture, Tuymans brouille tous les indicateurs de véracité propres à la photo. Le dépouillement hermétique de ses tableaux contraste souvent avec le langage chargé qu’il utilise pour titrer autant ses tableaux que ses expositions (<i>Embitterment, Suspicion, At Random, The Heritage...</i>), mais aussi toute la littérature qui accompagne son travail, notamment les dossiers de presse des galeries et de nombreuses et longues interviews. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Dans son balancement entre silence et excès linguistique, arrêt sur image et nature morte, scène observée par la fenêtre et présence fantasmée, l’œuvre de Tuymans sous-entend que même si nous sommes dans une profonde crise éthique et politique (comme c’est le cas à présent), même si nous sommes absorbés par les informations télévisées et anéantis par le clignotement incessant de l’écran, même lorsque nous sommes envahis par la colère, la plupart du temps, le silence reste de mise et nous restons passifs face à l’horreur. Ce que cela dit de la « promesse » de l’archive et sa « responsabilité pour demain » représente peut-être l’effet Tuymans suprême. <br/> <br/> <div class="notes"> 1 — Ulrich Loock, <i>Luc Tuymans</i>, éd. Phaidon, p. 112.<br/> 2 — Hannah Arendt, <i>Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal</i>, Paris, Gallimard, 1991.<br/> 3 — Voir Hal Foster, « An Archival Impulse », <i>October</i>, vol. 110 (automne 2004), pp. 3–22. </div>
 
<i>Body</i>, 1990 <br/>  — <br/> Huile sur toile <br/> 48,5 × 38,5 cm
 
<i>Mountains</i>, 2016 <br/>  — <br/> Huile sur toile <br/> 283 × 187,5 cm
 
<i>Twenty Seventeen</i>, 2017 <br/>  — <br/> Huile sur toile <br/> 94,7 × 62,7 cm
 
<i>Frozen</i>, 2003 <br/>  — <br/> Huile sur toile <br/> 101 × 71 cm
 
<i>Bedroom</i>, 2014 <br/>  — <br/> Huile sur toile <br/> 159,9 × 209,8 cm
 
 
<i>Pigeons</i>, 2018 <br/>  — <br/> Huile sur toile <br/> 94,5 × 67,8 cm <br/> 97,8 × 90,5 cm <br/> 96,7 × 95,4 cm
 
<i>Le Mépris</i>, 2015 <br/>  — <br/> Huile sur toile <br/> 112,4 × 142,6 cm
 
<i>Issei Sagawa</i>, 2014 <br/>  — <br/> Huile sur toile <br/> 74,5 × 82,5 cm
 
<i>Hut</i>, 1998 <br/>  — <br/> Huile sur toile <br/> 123 × 115 cm
 
<i>The Book</i>, 2007 <br/>  — <br/> Huile sur toile <br/> 306 × 212 cm
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 12

 

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