<div style="text-align: left;"> Pour sa quatrième édition, Le prix pierre daix, fondé en 2015 à l'initiative de françois pinault, récompense l’ouvrage de l’historien d’art pierre wat intitulé <i>pérégrinations. paysages entre nature et histoire</i>. </div>


PIERRE WAT
<a class="switch">Texte</a><br> <b>Marie-Karine Schaub</b> <br/> <span style="display: none;"> Enseigne l’histoire moderne  <br/> Université Paris Est-Créteil </span>





<div style="text-align: left;"> <span class="alinea"></span>Ces pérégrinations auxquelles le livre de Pierre Wat nous convie appartiennent à celles et ceux qui marchent dans le monde à la recherche des traces et des strates de l’histoire. L’ouvrage commence par le tableau de Caspar David Friedrich de 1818 <i>Le voyageur au-dessus de la mer de nuages [Der Wanderer über dem Nebelmeer]</i>, un homme vu de dos, regardant un paysage, et il s’achève par une photo de David Seymour, dit Chim, qui montre des enfants en costume de ville jouant dans les ruines du ghetto de Varsovie en 1948, stigmates de la catastrophe du XX<sup>e</sup> siècle. On a là une chronologie chère à Pierre Wat et à Pierre Daix, le premier, pour qui le paysage est histoire et le second qui n’a eu de cesse de penser les liens entre la guerre et l’art. Commencer par la figure du <i>Wanderer</i>, l’artiste qui s’est retiré du monde, permet à Pierre Wat de chercher des traces et des indices, ceux de la présence et du passage de l’homme dans les paysages, tels qu’il s’y inscrit ou tels qu’il le fabrique : « La peinture de paysage […] met au jour un rapport au monde qui n’est ni domination ni séparation : art de l’entre-deux-règnes, entre la nature sans l’homme et l’histoire humaine » (p23). <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Rôdeur comme Michel de Certeau, à la recherche d’indices comme le préconisait Carlo Ginzburg, accroupi à l’aplomb d’une haie de la campagne anglaise comme Constable ou spectateur arrivé après la bataille alors que le paysage a recouvert la tranchée comme Turner, Pierre Wat n’est pas aveuglé, comme Fabrice après Waterloo dans <i>La Chartreuse de Parme</i>, au contraire, il ouvre nos yeux. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Lorsqu’on le suit dans son cheminement, on rencontre la tragédie, celle du XIX<sup>e</sup> siècle d’abord, celle des conquêtes, des guerres, des révolutions ou des empires faits et défaits, celle d’un premier ensauvagement de l’histoire où les hommes laissent des ruines derrière eux et des paysages en guerre, ceux par exemple de Delacroix ou de Goya « où la guerre ne fait plus que des vaincus ». Il faut exhumer les corps et fouiller les strates archéologiques de sols et de terrains détruits, délaissés et finalement retrouvés, en somme, toujours « marcher sur l’histoire ». <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Avec le XX<sup>e</sup> siècle, Pierre Wat donne à voir des artistes pour lesquels le paysage permet d’exprimer l’innommable, mais aussi l’anéantissement sans traces et les événements sans témoins. Ces paysages où la mort a régné sont ici saisis à travers la photographie, le cinéma ou la peinture. Ce sont ceux de la Shoah (Roberto Frankenberg, Claude Lanzmann, les quatre photos prises par un Sonderkommando à Birkenau, Gerhard Richter) ou ceux du génocide rwandais (les collines désormais recouvertes d’une nature tenace photographiées par Alexis Cordesse). <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Le voyage s’achève à Varsovie, ville martyre, à la fin des années 1940 ou à l’heure actuelle au moment où, l’auteur, sur les traces de sa famille, renoue les fils de l’Histoire et de son histoire. </div>

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Pierre Wat est professeur d’histoire de l’art à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Spécialiste du romantisme, auteur de monographies consacrées à Pierre Buraglio, à Claude Viallat, il est aussi l’auteur de <i>Constable</i> (Hazan, 2002). Pierre Wat a également publié de nombreux textes sur la peinture moderne et contemporaine dont un essai remarqué, <i>Turner. Menteur magnifique</i> (Hazan, 2010). Pierre Wat prépare une monographie sur le peintre Hans Hartung à paraître à l’automne 2019, toujours aux éditions Hazan.
 
 
<span class="title">Argumentaire de l'ouvrage</span> <br /> <br /> <div> <span class="alinea"></span>Le paysage n’existe que dans l’œil de celui qui le regarde. Il faut donc suivre les pas de l’homme en marche si l’on veut comprendre comment notre rapport au monde et à l’histoire se dessine : par la confrontation de l’individu et de la nature. Car le paysage, c’est la nature éprouvée : nature traversée, nature possédée, nature sublimée, nature terrifiante, nature qui échappe à qui tente de la conquérir. <br><br> <span class="alinea"></span>L’artiste qui s’adonne au genre du paysage nous offre bien plus qu’une simple représentation de morceaux de nature. Il se fait archéologue, scrutant comme dans un livre le sol où affleure la mémoire de l’histoire humaine, sous forme de traces. Écrire l’histoire du paysage à l’époque contemporaine c’est aussi faire le constat d’une relève : celle qui voit, à partir du début du XIX<sup>e</sup> siècle, la peinture de paysage se substituer progressivement à la peinture d’histoire afin de porter le grand récit de l’humanité dans ses tentatives de connaître et de façonner le monde. <br><br> <span class="alinea"></span>Un genre s’épuise, un autre s’épanouit afin d’explorer d’autres formes de représentation, et d’interrogations. <br><br> <span class="alinea"></span>Lorsque le sculpteur français David d’Angers, contemplant <i>La Mer de glace [Das Eismeer]</i> dans l’atelier de Caspar David Friedrich, à Dresde, dit que le peintre est l’inventeur d’un genre nouveau, « la tragédie du paysage », c’est cela qu’il désigne. Cette manière, qui va traverser toute la période contemporaine, de faire du paysage le lieu de l’enfouissement et de l’émergence de l’histoire. Parce que l’histoire devient un présent qui saute à la gorge — révolutions, guerres, massacres, génocides —, les artistes se tournent de façon privilégiée vers le paysage comme une forme capable d’accueillir l’innommable en son sein et d’exprimer ce qui aveugle, terrifie, ou fascine. Peintres, dessinateurs, photographes, de Goya à Sophie Ristelhueber, d’Otto Dix à Zoran Mušič et Anselm Kiefer, vont s’affronter au paysage comme à ce lieu où peut se manifester l’inquiétude de l’homme face à l’histoire. Mais aussi son désir, ses croyances, et sa liberté. <br><br> <span class="alinea"></span>Ce sont les étapes de cette aventure de l’homme au monde que nous suivons dans cet ouvrage : paysages de ruines, paysages en guerre, paysages où l’on foule une histoire oscillant entre affleurement et invisibilité, paysages qui nous confrontent à l’indifférence du monde, sont quelques-uns des thèmes qui racontent les pérégrinations inquiètes de l’homme contemporain marchant dans le monde à la recherche de sa propre trace. <br><br> <span class="alinea"></span>C’est enfin une méditation personnelle sur la nécessité qu’éprouvent tant d’artistes, aujourd’hui, d’avoir recours au paysage pour affronter ce que le XX<sup>e</sup> siècle nous a légué de plus terrible : l’anéantissement sans traces. Le paysage s’impose comme l’une des formes majeures, pudique et émouvante, de l’histoire contemporaine. <br /> <br /> <br /> <br /> <i>Pérégrinations. <br> Paysage entre nature et histoire, <br></i>Paris, Éditions Hazan, 2018 </div>
 
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 12

 

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