Le Mudam et Pinault Collection ont organisé deux expositions pendant l’été 2019 : L’une présente, plusieurs sculptures emblématiques de l’artiste dano-vietnamien Danh Vo (né en 1975), et l’autre un ensemble de photographies de l’Américaine LaToya Ruby Frazier (née en 1982).


Mudam Luxembourg
Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean




Danh Vo
Latoya ruby frazier
<a class="switch">Texte</a><br> <b>Suzanne Cotter</b><br> <span style="display: none;"> Directrice </span>





<span class="alinea"></span>Dès les premières acquisitions en prévision de l’ouverture du Mudam, au milieu des années 1990, le choix des œuvres a pris une tournure résolument contemporaine. Le dialogue qui s’instaure aujourd’hui entre ce musée et la Collection Pinault est le fruit d’un processus visant à repenser l’avenir du collectionnisme en termes d’approche et de modalités de gestion. Depuis l’arrivée de la Collection Pinault à Venise, avec l’ouverture en 2006 du Palazzo Grassi, édifice somptueux et plein de lumière, et, en 2009, l’intervention architecturale, tout en volumes tactiles, de Tadao Ando dans l’ancienne douane de mer, le public a pu admirer les œuvres d’artistes parmi les plus significatifs de notre contemporanéité. Alors que la deuxième décennie du 21<sup>e</sup> siècle touche à sa fin, passée la première décennie d’existence du Mudam ouvert en 2006, au moment où, en termes culturels et écologiques, l’avenir des grandes collections est au cœur de sérieux débats (comme le soulignait récemment un article du <i>New York Times</i> : « les réserves des musées explosent, et ceux-ci commencent à remettre en question la méthode de gestion des collections<sup>1</sup> »), un tel projet de collaboration dynamique apparaît hautement pertinent. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Les discussions avec Jean-Jacques Aillagon, directeur général de Pinault Collection, Odile de Labouchere, administratrice, et Caroline Bourgeois, conservatrice, ont abouti à une intelligence commune du projet, faisant écho à notre souhait d’offrir aux visiteurs luxembourgeois une vision élargie du travail des artistes qui font l’affinité de nos deux collections. Nous sommes ainsi parvenus à donner corps à un dialogue apte à évoluer dans le temps, avec pour socle commun une définition du musée conçu en tant qu’histoire en déroulement, en tant que lieu où raconter les convergences, les parallélismes et les intersections entre les artistes et leurs différents parcours. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>L’idée de consacrer la première exposition commune au travail de Danh Vo s’est imposée comme une évidence, compte tenu de la forte représentation de cet artiste dans la Collection Pinault. L’accrochage d’une sélection de ces œuvres par Caroline Bourgeois constitue un contexte élargi qui permet de mieux apprécier <i>2.2.1861</i> (2009) appartenant à la collection du Mudam. Cette œuvre sur papier, obsédante, consiste en la retranscription par le père de Danh Vo, non francophone, d’une lettre écrite au 19<sup>e</sup> siècle par un missionnaire français, Jean-Théophane Vénard, à son père, la veille de son exécution en Indochine. Sorte d’édition illimitée d’un original à répétition, cette pièce maîtresse sert de clé de voûte à toutes les expositions de Danh Vo. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>La re-formulation des rapports père-fils, de la foi aveugle et de la mort, de la fragmentation des corps et de la réorientation culturelle, et les narrations croisées du colonialisme et de la transmission qui sous‑tendent <i>2.2.1861</i> trouvent leur expression dans les trois œuvres de la Collection Pinault présentées dans le jardin de sculptures du Mudam. La disposition des œuvres, que Caroline Bourgeois a conçue avec l’artiste, est fidèle au principe de mise en place, spontané en apparence mais en réalité maîtrisé avec une rigueur conceptuelle aiguë, dont Danh Vo a fait montre, en 2015, pour le pavillon du Danemark aux Giardini de la Biennale ou pour « Slip of the Tongue », exposition à la Punta della Dogana dont il était le commissaire, ou, en 2017, pour son audacieuse rétrospective au Solomon R. Guggenheim Museum de New York. Au Mudam, le sol est jonché des monceaux de parties corporelles moulées et d’ongles laqués or de l’œuvre <i>Gustav’s Wing</i> (2013), et des amas de bois et d’outils en métal, ponctués de fragments de sculptures originales ou recyclées, qui constituent <i>Log Dog</i> (2013), le tout fruit en apparence de l’auto‑assemblage de détritus issus d’un déluge apocryphe. Ces deux œuvres semblent marquer le territoire d’un buste gothique en chêne de la Sainte Vierge posé sur un morceau d’aggloméré de récupération, au sommet de jambes d’enfant potelées provenant d’une sculpture en marbre d’époque romaine. Cette majesté verticalement assemblée est accompagnée de la citation blasphématoire tirée du film <i>L’Exorciste</i> (1973) et qui sert de titre à cette œuvre de 2015, <i>Your mother sucks cocks in Hell</i> (2015). L’œuvre associe ainsi les parties du corps de la statutaire de tradition occidentale, sacrée et profane, au langage impie du « possédé », à travers un geste de substitution. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>L’installation des œuvres de Danh Vo, avec leur appropriation de formes culturelles et de langages temporellement et géographiquement transversaux, instaurent, par ailleurs, un dialogue avec d’autres œuvres exposées au Mudam, en particulier avec la fontaine d’encre <i>Many Spoken Words</i> (2009) de l’artiste luxembourgeoise Su-Mei Tse, et la sculpture monumentale d’acquisition récente de Nairy Baghramian, <i>Privileged Points</i> (2016), située dans le vaste hall central du musée. Nairy Baghramian, qui appartient à la même génération que Danh Vo, a vu ses œuvres également exposée dans « Slip of the Tongue ». Cette nouvelle occasion de rapprochement au Luxembourg souligne combien le dialogue entre artistes est partie prenante d’une culture communautaire dynamique et connectée. Une autre exposition du Mudam, ouverte depuis peu, et consacrée au travail de LaToya Ruby Frazier, comprend également un grand nombre de prêts provenant de la Collection Pinault. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>L’heureuse coïncidence des deux expositions souligne non seulement l’ampleur de cette collection, mais aussi les nombreux points de référence communs qui lient les deux institutions, unies par une foi commune en ces artistes qui révèlent à leurs contemporains cette époque qui est la nôtre. <br/> <br/> <div class="notes"> 1— Lyndon French, “Clean House to Survive? Museums Confront Their Crowded Basements” <br/> <a href="https://www.nytimes.com/interactive/2019/03/10/arts/museum-art-quiz.html">https://www.nytimes.com/interactive/2019/03/10/arts/museum-art-quiz.html</a> </div>
Danh VO<br/> Vue d’exposition
LaToya Ruby FRAZIER<br/> Vue d’exposition
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 13

 

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