Le musée Granet a organisé, de juin à octobre 2019, la première rétrospective jamais consacrée en France à l’œuvre de Fabienne Verdier (née à Paris, en 1962). De ses premiers tableaux nourris de la leçon de maîtres chinois, aux œuvres les plus récentes créées face à la montagne Sainte‑Victoire, en passant par l’influence des peintures des primitifs flamands ou inspirées par l’étude des ondes sonores, l’exposition retrace aussi ses échanges avec lettrés et penseurs, créateurs et scientifiques. Elle dévoile le dialogue de l’artiste avec la nature, l’histoire de l’art et le mouvement des idées.


Musée Granet /
Aix-en-Provence



Fabienne Verdier

<a class="switch">Propos recueillis par</a><br> <b>Stéphanie Hussonnois-Bouhayati</b><br> <span style="display: none;"> exhibitions and Collections Director </span>






<span class="alinea"></span><i>Pourriez-vous nous dire quelques mots de cette série « Manifestations » qu’a prêtée la Collection Pinault au Musée Granet ? Quelle est la place de cette série dans votre œuvre peint ?</i> <br/> <u>Fabienne Verdier </u> Cette série est très importante pour moi. C’est une œuvre clé dans le travail autour de la déconstruction du signe que j’ai mené pendant quinze ans de 1992 à 2007. Je cherchais à l’époque à transposer la complexité qui m’avait été enseignée en Chine en étudiant les idéogrammes, vers l’étude de formes simples observées dans la nature et la peinture occidentale. Je souhaitais conserver dans ma pratique seulement le dynamisme contenu dans les concepts étudiés en Asie. « Manifestations » est l’une des dernières séries qui s’enracinent encore dans l’étude de trois idéogrammes : le premier tableau est basé sur l’idéogramme « KONG », exprimant simultanément l’idée de vide et la chose libre ; le second est travaillé à partir du « CHANG » (principe constant) ; et, le troisième, se fonde sur « SI » (la pensée). Formellement, ce sont mes premiers tableaux où le tracé du pinceau déborde du châssis et invite le regardeur à percevoir d’abord le mouvement qui traverse la toile, l’énergie que j’essayais de conserver, plutôt que le « motif » à l’intérieur du cadre. « Manifestations » est, dans mon parcours, un manifeste. Cette série représente le désir d’exprimer une pensée en constant mouvement et la fluidité du réel. <br/> <br/> <span class="alinea"></span><i>De votre formation à la peinture en Chine, à travers l'enseignement des maitres du signe, grands lettrés calligraphes, qu'avez-vous gardé aujourd'hui ? Comment cette leçon, que vous avez dépassée, vit-elle dans votre œuvre ? Qu’a-t-elle engendré ?</i> <br/> <u>FV </u> J’ai quitté la Chine il y a plus de vingt-cinq ans, en 1992, mais je conserve de cet apprentissage le principe d’une peinture à la verticale, qui vibre dans l’écoulement de la matière. Les forces de la gravitation façonnent l’ensemble des organismes et des phénomènes physiques, sur terre et dans notre galaxie. Je peins en dialoguant avec ces forces, pour que les formes qui émergent sur mes toiles opèrent un dialogue avec l’espace qui nous environne, et les êtres sur cette planète. <br/> <br/> <span class="alinea"></span><i>Et dans l’histoire de l’art occidental ? À quels grands courants de la peinture avez-vous puisé ? Forte de quel compagnonnage poursuivez-vous aujourd’hui ?</i> <br/> <u>FV </u> Après mon retour en France, j’ai beaucoup regardé la peinture flamande du 15<sup>e</sup> et du début du 16<sup>e</sup> siècle. Je voulais comprendre comment ces maîtres, dont les tableaux sont d’une apparente immobilité, parvenaient à nous communiquer une énergie vibratoire, tant dans les formes que dans le contenu spirituel. J’ai particulièrement étudié leur technique des glacis. J’ai essayé également de mettre à jour l’architecture sous-jacente qui orchestre les figures des personnages, et qui est un véritable théâtre abstrait. Parallèlement, je me suis aussi beaucoup intéressée aux expressionnistes abstraits américains grâce à une commande de cinq grands tableaux, pour la fondation Hubert Looser à Zurich. Ces tableaux ont été conçus pour dialoguer avec cinq pièces de la collection, œuvres de Donald Judd, Cy Twombly, Ellsworth Kelly, John Chamberlain et Willem de Kooning. La série « Manifestations » m’avait permis de sortir d’un labyrinthe. Avec ces deux ensembles de peintures qui dialoguent avec les maîtres flamands et les expressionnistes abstraits, j’ai eu le sentiment de trouver une voie en peinture, même si, paradoxalement, cela a fait émerger une pensée labyrinthique. Avec l’historien d’art Alexandre Vanautgaerden nous avons beaucoup réfléchi, pour présenter dans le livre qui accompagne ces trois expositions à Aix, les œuvres clé qui établissent ces liens entre les différentes périodes de mon parcours. <br/> <br/> <span class="alinea"></span><i>Vous observez le battement de la nature comme les investigations de la science. Vous invoquez l’influence des images satellite comme celle de la propagation des ondes… Comment ces nouvelles inspirations nourrissent-elles votre œuvre ?</i> <br/> <u>FV </u> Parallèlement aux séances de peinture dans l’atelier je passe des heures dans une petite grange que j’ai aménagée en bibliothèque. J’y dessine et réalise des collages dans lesquels je compile toutes sortes d’images, de citations ou de pensées qui m’inspirent pour la peinture. C’est une sorte de <i>Zibaldone</i> dans lequel je procède par analogie entre les images que nous rapportent les scientifiques, les œuvres des peintres ou sculpteurs qui les ont précédées, les formes ramassées dans la nature, les extraits de lectures, ainsi que les échanges avec les scientifiques avec qui j’ai la chance de collaborer ces dernières années. <br/> <br/> <span class="alinea"></span><i>Récemment, vous avez aussi imaginé des installations immersives : que vous permettent-elles que la peinture n’offre pas ?</i> <br/> <u>FV </u> L’installation présentée cet été à Aix, et qui sera montrée à Paris l’année prochaine, est le résultat de plusieurs années de travail autour du rapport entre la ligne peinte et la ligne sonore. En recourant au médium du film, je peux exprimer différemment cette idée du surgissement de formes que je travaille dans ma peinture. De plus en plus, je suis intéressée moins par la forme que par son devenir. Le film permet de partager avec le spectateur la façon dont les musiciens avec leurs archets, et moi avec mon pinceau, travaillons de façon identique cette forme qui sans cesse se métamorphose. L’ensemble ajoute une perception du temps qu’il m’est impossible de communiquer avec un tableau achevé. Nous voulions, avec toute l’équipe qui m’a secondée dans cette recherche, placer le spectateur au centre d’un dispositif filmique. Le montage cinématographique sur quatre écrans est conçu pour offrir au spectateur une multiplicité de points de vue. J’ai pu réaliser jusqu’à présent quatre films de longueurs différentes, de neuf à vingt-six minutes à partir de quatuors à cordes de Haydn, Dutilleux, Kurtág et Adámek. Ils se lisent, se regardent, s’écoutent chacun, dans un va-et-vient entre différents niveaux de conscience qui étirent notre perception du temps et de l’espace. <br/> <br/> <span class="alinea"></span><i>Ces deux dernières années, vous avez expérimenté un atelier nomade dans les environs de la montagne Sainte-Victoire. Racontez-nous cette expérience face à un monument de la nature tout comme face au monumental Paul Cézanne ?</i> <br/> <u>FV </u> Dans la cadre du projet d’exposition au Musée Granet, Bruno ély, son directeur, a eu l’intuition d’un retour sur le motif. Il m’a encouragée à venir travailler sur les terres de Cézanne et je lui en suis reconnaissante. Après quelques hésitations, j’ai fabriqué une sorte d’atelier nomade qui m’a permis de déplacer mon gros pinceau et mes châssis, autour et sur la montagne après avoir choisi cinq points de vue. Nous avons passé plusieurs semaines avec une petite équipe qui me permettait de déplacer plus de 250 kg de matériel, dans des conditions météorologiques souvent difficiles. Cette expérience de peinture sur le motif m’a ouvert de nouvelles perspectives, car j’ai dû apprendre à composer non seulement avec les forces de la gravitation, mais avec celles du vent, de la pluie et de la grêle. J’ai abordé la structure poétique de la montagne par sa géomorphologie. Paul Cézanne disait à la fin de sa vie, à force de contemplation du réel : « Tout est dense et fluide à la fois. »
<i>Manifestation I, II, III, <br/>entre ciel et terre</i>, 2005 <br/> Encre et lavis, triptyque <br/> 180 × 80 cm
<i>Manifestation I, II, III, <br/>entre ciel et terre</i>, 2005 <br/> Encre et lavis, triptyque <br/> 165 × 125 cm
<i>Manifestation I, II, III, <br/>entre ciel et terre</i>, 2005 <br/> Encre et lavis, triptyque <br/> 180 × 80 cm
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 13

 

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