La Bundeskunsthalle de Bonn consacre une exposition au peintre Martin Kippenberger (né en 1953 à Dortmund et mort en 1997 à Vienne) à laquelle Pinault Collection contribue par le prêt de deux œuvres. Fabrice Hergott, qui avait été co-commissaire de la rétrospective organisée par le Centre Pompidou en 1993, nous raconte leur histoire.


Bundeskunsthalle /
Bonn



Martin Kippenberger
<a class="switch">Texte</a><br> <b>Fabrice Hergott</b><br> <span style="display: none;"> Directeur du <br/> Musée d’art moderne de la Ville de Paris </span>





<span class="alinea"></span>Au printemps 1993, quand Martin Kippenberger préparait son exposition « Candidature pour une rétrospective » dans les salles contemporaines du Centre Pompidou, il arrivait sur l’accrochage de l’exposition en fin de matinée après avoir lu le quotidien <i>Bild-Zeitung</i> à la terrasse d’un café de la rue Beaubourg. Aussi populaire que racoleur, ce journal ne correspondait en rien à son image d’artiste underground à l’élégance inquiète et somnambulique, mais il répondait en tous points à son programme : déstabiliser l’art des institutions et ne jamais être là où on l’attendait. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Avec Roberto Ohrt, le co-commissaire de l’exposition, ils avaient conçu cette « Candidature » comme une mini-rétrospective pleine d’ironie, se moquant au passage du peu de place que l’institution lui avait accordé. Le musée avait en effet très généreusement invité artistes et amis à montrer leurs œuvres aux côtés de Kippenberger, voir leurs œuvres ou objets préférés dans une sorte de confusion de cabinet de curiosité avec ses vitrines encombrées. S’il y avait bien des œuvres de Kippenberger, il n’était pas si facile de savoir où commençaient et s’arrêtaient celles qu’il avait directement réalisées, celles qu’il avait commandées ou qu’il s’était appropriées. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Au nombre flottant de ces deux dernières, la plus imposante était sans aucun doute le grand tableau Paris Bar. Une représentation d’après photo, de l’intérieur du célèbre restaurant de la Kantstraße, l’un des quartiers les plus vivants du centre de l’ancien Berlin-Ouest. Réalisé par un peintre d’affiches de cinéma auquel Kippenberger avait commandé la série « Cher peintre, peins-moi », le tableau était une vue de la grande salle à la gauche de l’entrée, avec ses chaises, ses tables nappées et dressées et sa banquette de cuir rouge. Celle-ci était surmontée d’un large tableau peint par le même artiste représentant lui aussi la vue intérieure du Paris-Bar avec au-dessus de la banquette un accrochage serré et sur deux niveaux de divers tableaux et photographies d’auteurs différents. Une parfaite mise en abyme d’autant que parmi les œuvres de cet accrochage plus ancien semblent figurer des œuvres plus anciennes de Kippenberger lui-même. Si un tel tableau traduit l’aptitude supérieure à désorienter ses interlocuteurs, il n’en est pas moins fortement chargé de références autobiographiques. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Le Paris Bar est un restaurant mythique de Berlin créé après la guerre par un officier français. Sa gestion avait été reprise au tout début des années quatre-vingt par Michael Würthle. Né à Vienne et artiste de la vie, il avait été le fondateur au début des années soixante-dix du restaurant L’Exil où se retrouvait tout ce que Berlin-Ouest comptait de plus vivant, de plus créatif et de plus international. C’est à cette époque que Martin Kieppenberger et Michael Würthle s’étaient rencontrés. Et ce fut un coup de foudre amical. Würthle avait été un de ses premiers collectionneurs. Il tapissait les murs du Paris Bar d’œuvres que les artistes avaient échangées contre repas et boissons futures ; mais celui de tous ces artistes qui lui était le plus proche était bien Kippenberger. Le Paris Bar, avec son accrochage typique de restaurant pour artistes, à la fois bohème et chic, se présentait d’ailleurs comme un musée dont Kippenberger devait contribuer à définir le programme. C’est sur l’île grecque de Syros où réside souvent Michael Würthle que Kippenberger inventa le Momas, musée éphémère et plagiat déconcertant d’un musée d’art moderne, abritant des interventions minimales et provisoires d’un petit groupes d’amis dont il ne reste que quelques photographies. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Le tableau du Paris Bar est une fuite vers l’infini de son programme artistique. Dans le restaurant-musée, il était un tableau-musée ; et dans le musée, il est la mise en abyme du musée depuis l’espace du restaurant. L’un et l’autre y apparaissent comme des fictions. Où est le lieu de l’art et où est passé l’auteur ? Nous sommes ici dans la ligne du souhait d’anonymat et de plagiat d’un Lautréamont (rappelé par Francis Ponge<sup>1</sup>) selon laquelle la poésie ne doit pas être faite pas un mais par tous. Alors que l’art, par l’effet des compétences critiques du ready-made, se retrouve potentiellement partout, dans les restaurants, sur les façades de cinéma et même dans les musées, devenus par la violence critique de l’œuvre de Kippenberger, les lieux périphériques par excellence d’un art dont la réalité et la survie sont ici mises en question<sup>2</sup>. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>L’autre tableau prêté par la Collection Pinault—<i>Untitled</i> de la série « Lieber Maler, Male Mir »—peint dix ans plus tôt, montre deux comparses de dos, hésitants, peut-être titubants, se tenant le bras, à l’entrée d’une « Kneipe », ces intransportables bistrots des centres-villes allemands. Leur différence de physionomie évoque Laurel et Hardy qui sont toujours apparus comme étant à la frontière du cinéma et de la vie réelle, comme si la fiction pour eux était moins factice que pour d’autres grandes figures de l’histoire du cinéma. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>La veille du vernissage de son exposition au Centre Pompidou, Martin Kippenberger et Roberto Ohrt avaient décidé que nous irions dîner dans un restaurant à la mode pour célébrer l’événement. Après de difficiles négociations nous avons fini par obtenir une table. Cinq minutes n’étaient pas passées, que le garçon vint nous voir et nous demanda de partir pour laisser la place à un petit groupe. En nous retournant, nous vîmes qu’au centre de ce groupe se tenait Johnny Hallyday. Je tentais de protester mais Kippenberger se leva aussitôt, ravi et flatté de céder sa place à un artiste aussi populaire. Que les choses puissent être opaques de banalité était pour lui comme une promesse. <br/> <br/> <div class="notes"> 1 — <i>Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers</i>, <br/> éditions Gallimard / éditions du Seuil, Paris 1970, p. 123. <br/> 2 — « Comme toujours chez Kippenberger, la vérité n’est pas ici, mais là, dans la périphérie. » Michel Gautier, <i>Upside down and turning me, Martin Kippenberger et l’antistase</i>. Cahiers du Musée national d’art moderne, Paris, n° 134, hiver 2015/2016. </div>
<i>Paris Bar</i>, 1993 <br/> Huile sur toile <br/> 259 × 360 × 4 cm
<i>Untitled</i>, 19893 <br/> De la série  « Lieber Maler, Male Mir » <br/> Huile sur toile <br/> 200 × 130 cm
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 13

 

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