Figure majeure parmi les avant-gardes afro-américaines, Senga Nengudi (née en 1943, vit et travaille à Colorado Springs aux États-Unis) a développé son œuvre au croisement de la sculpture et de la performance chorégraphiée. A l’occasion de la monographie que lui consacre la Lenbachhaus à Munich, Pinault Collection prête une œuvre de sa série iconique « R.S.V.P ».


Städtische Galerie im Lenbachhaus /
Munich



Senga Nengudi
<a class="switch">Texte</a><br> <b>Muna El Fituri</b><br> <span style="display: none;"> Artiste, commissaire et critique d’art </span>





« Naître noir en Amérique est encore et toujours un acte politique. » <br/> Senga Nengudi <br/> <br/> <span class="alinea"></span>L’œuvre énigmatique de Senga Nengudi, <i>R.S.V.P. Winter 1976</i> (1976/2003), ombre mélancolique de mouvements dansés, absorbe lentement le spectateur par son éphémère présence, statique mais qui semble pulser, imbue qu’elle est du rythme battu et respiré par le ballet de ses gestes ; elle constitue un trophée domestique accroché au mur, telle une tête humaine qui aurait conservé de son corps décapité la profondeur géométrique d’une sculpture en mouvement. Un ventre arrondi avec des appendices, qui ferait écho à la dimensionnalité en silhouette d’un corps dans l’espace, à la fois visible et suggéré. Les bas nylon incarnent les vestiges de la domesticité et du féminin, tout en invitant à repenser de façon radicale les origines ritualistes des pratiques sculpturale et performative. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Nengudi insuffle de la poésie aux objets du quotidien. Les collants deviennent une métaphore de la magie, de l’imagination, du miracle de la naissance. Tendus à l’extrême, manipulés, cambrés, étirés, croisés, modelés, ses œuvres en nylon de la série « R.S.V.P. » ressemblent à de longues mèches torsadées, nattées, tressées, entortillées, suspendues sur un mur blanc et lisse. Ce sont des attributs de magicienne qu’elle utilise dans ses danses et dans ses performances sur le mouvement. Les collants, quand ils sont activés, se transforment en cascades de mèches sculpturales qui s’irradient comme des rayons de soleil. Dans <i>R.S.V.P. Winter 1976</i>, deux paires, l’une marron, l’autre beige, cernent un pneu de bicyclette inversé ; ventre gonflé, gorgé de vie ou de ce qu’il en reste. À travers la transparence on devine des nœuds de textile et de ficelle, cordons ombilicaux à peine visibles, au repos après avoir nourri une nouvelle vie. C’est une allégorie, un hymne au miracle de l’enfantement. Nengudi a dit de ces œuvres qu’elles étaient nées de ses émotions et réflexions sur la grossesse, en pensant à la résilience incroyable du corps humain, capable de se distendre aussi totalement, aussi largement, jusqu’à l’impossible, pour reprendre ensuite sa forme (presque) initiale. Nengudi convertit en performance et en mythologie l’acte divin de la mise au monde de l’art. La simplicité des matériaux souligne plus encore, aux yeux du spectateur, la beauté des formes, les seins lourds pendant mélancoliquement autour de l’ovale central. Ces appendices, noués à leurs extrémités, choient délicatement sur les côtés, doucement appesantis par la gravité. Ils sont de l’étoffe qui unit le monde. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>La forme nous est à la fois familière et étrangère. La rondeur comprimée et tendue de la figure centrale nous entraîne dans un voyage à travers les moments cruciaux de la vie de Senga Nengudi, glanés dans les ouvrages et les articles écrits sur elle. L’influence esthétique du mouvement artistique Gutai, connu durant son séjour au Japon au début des années soixante-dix, les échos du mouvement afro-américain pour les droits civiques, durant les années soixante, les émeutes de Watts quand elle enseignait aux Towers à Los Angeles, sa découverte du travail d’Eva Hesse au Pasadena Art Museum, le body art brésilien des années soixante et soixante-dix, ses grossesses et la naissance de ses enfants, les amies et les femmes de sa famille dont elle a utilisé les bas dans ses travaux, les tensions de genre dans la communauté artistique noire de l’époque. La série des « RSVP » résiste à toute catégorisation facile. Elle complique le discours linéaire traditionnel sur les questions de genre, de race, de culture, d’ethnicité. En 1976, ses œuvres ne trouvaient pas leur place dans la rhétorique des féministes blanches (car elles tenaient compte du sujet de la femme noire en tant que mère au travail) ou dans ce qu’il était convenu d’appeler le <i>Black Political Art</i> (de par leur langage non explicite abstrait post minimal). Ses sculptures se réclamaient d’un espace corporel sensuel, avec ses vergetures et ses protubérances, avec ses nœuds, ses élongations, ses torsions et ses tiraillements, à la fois fragile et à l’apparence indestructible. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>La forme sculpturale de <i>R.S.V.P. Winter 1976</i> apparaît d’emblée comme on la voit. L’œuvre joue avec l’architecture environnante, elle active le mur blanc, inerte, qui la soutient, à la fois nécessaire et à combattre. La tension se trouve également dans la pièce, avec le pneu qui continue à se dilater imperceptiblement alors qu’il est comprimé par les collants qui l’enchâssent. L’œuvre donne la sensation d’être instable, elle s’élargit et se rétracte, s’allonge et se reforme, alors que la gravité poursuit par intermittence sa pression. Elle interroge la notion d’espace en tant qu’entité statique. Elle demande au spectateur de répondre (Répondez s’il vous plaît), en offrant un miroir, un reflet de soi, à la fois expérience universelle et moment méditatif profondément personnel. Elle n’est pas non plus dépourvue d’humour subtil, de jeu dans les formes et les matériaux, de jeux de mots et de sens. Dans des interviews, l’artiste parle de Br’er Rabbit, le lapin malin qui l’emporte par l’esprit et non par la force, personnage ancré dans le vernaculaire des Noirs américains ; c’est une référence à la nature politique de son travail. L’œuvre nous arrache au flux continu du consumérisme, des émoustillements et de l’ennui où nous vivons ; elle crée un pont vers un espace performatif imaginaire peuplé des objets les plus communs et les plus simples — un espace où elle insuffle la vie en invitant le spectateur à une conversation gestuelle silencieuse. Un espace où l’imagination l’emporte. Pour nous rappeler que la sculpture est l’action faite manifeste.
<i>R.S.V.P. Winter 1976</i>, 1976-2003 <br/> Nylon, filet, pneu de vélo, ficelle <br/> 91 × 66 × 26 cm
<i>Performance Piece</i>, 1977 <br/> (détail) <br/> Performer : Maren Hassinger
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 13

 

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