Monnaie de Paris
Kunsthaus / Bregenz
 
<a class="switch" style="color:#FFF">Texte</a><br> <b>Camille Morineau</b><br> <span style="display: none;"> Directrice des expositions et des collections  </span>
 
Thomas
Schütte
 
Élève de Gerhard Richter à la Kunstakademie de Düsseldorf, Thomas Schütte (né en 1954 et vivant à Düsseldorf) est considéré aujourd’hui comme l’un des réinventeurs de la sculpture. La Monnaie de Paris lui a consacré sa première exposition rétrospective en France, à laquelle Pinault Collection a contribué par le prêt de quatre œuvres monumentales. L’exposition a ensuite été présentée à la Kunsthaus de Bregenz, avec le prêt complémentaire d’un ensemble de aquarelles inédites de la série « Blues Men ».


<span class="alinea"></span>Dans un entretien<sup>1</sup> où il est interrogé sur l’origine de sa vocation artistique et sur ses sources d’inspiration, Thomas Schütte cite à plusieurs reprises la musique : il aurait voulu être musicien (le cinéma l’a aussi attiré dans un premier temps) avant de reconnaître son absence de talent. Ceux qui le connaissent bien savent que ce sont les musiciens de blues qu’il écoute avec le plus de régularité et depuis longtemps ; aussi pour ces quelques proches, la nouvelle série d’aquarelles présentée pour la première fois en septembre 2019, intitulée « Blues Men » (2018), n’était pas tout à fait surprenante. On y découvre le portrait de vingt grands noms de ce style musical, inventé à la fin du 19<sup>e</sup> siècle au sud des États-Unis, et dont les générations successives se déploient sous nos yeux. Bien que la série semble exhaustive, l’artiste précise avec modestie et un peu d’amusement qu’il s’est en réalité inspiré des photographies accessibles, et encore seulement de celles qui lui plaisaient. À ma remarque sur le caractère exclusivement masculin de cette série, il répondit silencieusement mais efficacement trois mois après, en me présentant quatre « Blues Women » qu’il venait juste d’adjoindre et de montrer dans l’annexe de la Skulpturenhalle, des chanteuses, dont les visages expressifs complètent efficacement cette galerie de portraits. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Sculptures, architectures, variations poétiques, autoportraits et portraits de famille sont autant de sujets qui, depuis l’origine, construisent le travail d’aquarelliste par ailleurs essentiel dans l’œuvre du sculpteur. Chacune des séries est une proposition artistique à part entière, qui engage entièrement le geste, la couleur, le contenu. Rien n’est laissé au hasard dans ces aquarelles, où se joue ici comme ailleurs le perfectionnisme du grand artiste. Les visages des « Blues Men », juste esquissés en blanc sur fond sombre, sont à la fois évocateurs et fantomatiques : certains d’entre eux ont été faits avec les doigts, la paume. D’autres en quelques traits, un jeu d’ombre et de lumière sous un chapeau, un regard perçant, un sourire. Une grande économie de moyens qui coïncide avec une grande économie de temps, comme souvent dans le travail de Schütte : cette série s’est construite en quelques semaines, en appoint de la création d’œuvres monumentales montrées au même moment (<i>Mann im Wind I, II, III</i>). Et cette économie, ce geste simple de la main et du pinceau, parlent de leur sujet, une musique aux moyens simples ; tandis que la couleur sombre parle de la mélancolie qui distingue ce corpus musical. « Et puis tous ces musiciens de blues », conclut l’artiste, dans une comparaison rapide de ses musiciens préférés, « ce qu’ils étaient capables de créer avec des moyens limités ! J’aime toujours les écouter aujourd’hui. »<sup>2</sup> <br/> <br/> <span class="alinea"></span>La question de l’économie de moyens est centrale dans le travail de Schütte ; on a pu parler de bricolage car c’est parfois ce à quoi les œuvres « jouent », mais c’est le contraire qui se passe. Le temps est utilisé au mieux, dans une extrême concentration du geste et après une longue réflexion, pour une forme maitrisée, même lorsqu’elle se construit avec le hasard. Les « Mann im Wind » ont été conçus pour être grands, mais en partant du minuscule. Ils renouent avec un travail virtuose de l’échelle, instrument et concept moteur du travail de Schütte. On sait que ses personnages, masculins ou féminins, debout ou couchés, ont été esquissés en petit d’abord, et souvent mis en scène dans des architectures ou des dispositifs scénographiques. C’est ainsi que son travail des années quatre-vingt se met en cohérence avec le travail d’aujourd’hui. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Rejouant de manière nouvelle le dialogue entre grand et petit qu’avait initié Giacometti au milieu du 20<sup>e</sup> siècle, Schütte pousse le jeu à son terme avec <i>Mann im Wind </i> : il a passé au feu des petits personnages fongibles, afin de faire surgir des drapés hasardeux, des raccourcis étranges. De quelques centimètres et à peine plus grands qu’une phalange au départ, ces hommes ont progressivement grandi pour atteindre presque trois mètres. Du doigt au monument, du plastique au bronze, en passant par le polystyrène, le geste, la patine, un intense travail collectif avec sa fonderie complice : ces trois hommes sont désormais debout dans une architecture, recréant par leur présence et leurs regards croisés une sorte de scène où nous sommes spectateurs ; ou une narration que nous devons terminer. Leurs pieds sont pris dans le sol, comme presque tous les personnages masculins debout dans l’œuvre de Schütte. Mais ici pour la première fois les visages masculins ne sont pas grimaçants, menaçants et/ou conspirateurs ; pas d’arrogance ni de couvre-chef ridicule comme dans <i>Vater Staat</i>, le chef d’œuvre de l’anti-héroïsme du masculin dans l’œuvre de Schütte. Ce ne sont pas des marionnettes recouvertes de tissus, ni des masques, mais bien des personnes qui sont tournées l’une vers l’autre, ou vers le ciel. Leurs visages sont lisses et à peine formés, comme le sont les visages d’adolescents ou de jeunes adultes : un sujet nouveau dans le travail de l’artiste. Là encore, rien n’a été laissé au hasard, la technique laissée visible (l’agrandissement et le passage au feu) parle de son sujet : au lieu de s’embourber, ces hommes semblent surgir de la terre, et de la gangue corporelle ou textile qui les protégeaient du monde adulte. Ils s’avancent, s’élèvent, se dégagent. Sous nos yeux, ils grandissent, occupent progressivement l’espace avec un mélange d’espoir, de modestie et de force. Thomas Schütte n’a pas fini de nous étonner. <br/> <br/> <div class="notes"> 1 — <i>Reality Production : Thomas Schütte</i>, entretien avec Hans Ulrich Obrist, Mousse n°28 et 29, avril-mai, été 2011, consultable en ligne : <br/> <a href="http://moussemagazine.it/thomas-schutte-hans-ulrich-obrist-2011/">http://moussemagazine.it/thomas-schutte-hans-ulrich-obrist-2011/</a> <br/> 2 — Ibid. </div>
<i>Mann im Wind I, II, III</i>, 2018 <br/> [Homme dans le vent ] <br/> Bronze patiné <br/> 350 × 240 × 240 cm (chacun) <br/> Vue d’exposition à la Monnaie de Paris
<i>Vater Staat</i>, 2010 <br/> Bronze patiné <br/> 350 × 240 × 240 cm (chacun) <br/> Vue d’exposition <br/> à la Monnaie de Paris
<i>Blues Men</i>, 2018 <br/> Aquarelle et encre <br/> sur papier Arches <br/> 38,6 × 29,1 cm (chacun)
<i>Blues Men</i>, 2018 <br/> Aquarelle et encre <br/> sur papier Arches <br/> 38,6 × 29,1 cm (chacun)
<i>Blues Men</i>, 2018 <br/> Aquarelle et encre <br/> sur papier Arches <br/> 38,6 × 29,1 cm (chacun)
<i>Blues Men</i>, 2018 <br/> Aquarelle et encre <br/> sur papier Arches <br/> 38,6 × 29,1 cm (chacun)
<i>Blues Men</i>, 2018 <br/> Aquarelle et encre <br/> sur papier Arches <br/> 38,6 × 29,1 cm (chacun)
<i>Blues Men</i>, 2018 <br/> Aquarelle et encre <br/> sur papier Arches <br/> 38,6 × 29,1 cm (chacun)
<i>Blues Men</i>, 2018 <br/> Aquarelle et encre <br/> sur papier Arches <br/> 38,6 × 29,1 cm (chacun)
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 13

 

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