La compagnie Anagoor, Lion d’Argent à la Biennale de théâtre de Venise en 2018, a présenté au Teatrino du Palazzo Grassi, du 11 au 13 avril 2019, une trilogie, intitulée « Anagoor. Vers l’hérésie ».


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<u>Texte</u> <br/> <b>Lisa Gasparotto</b> <br/> <span style="display:none;">Docteure en linguistique et littérature <br/> Università di Milano-Bicocca</span>






<span class="alinea"></span>Dans un entrelacs suggestif où se mêlaient performance, recherche, discours, lecture de poésie, art visuel et techniques narratives, la réflexion- tournure stylistique d’Anagoor — sur parole et langage, et les modalités, différentes mais non moins cohérentes, selon lesquelles l’histoire passée s’incarne et refait surface dans l’histoire du présent — a pris forme dans les trois compositions scéniques présentées : <i>Rivelazione: sette meditazioni intorno a Giorgione</i> de Simone Derai et Laura Curino, <i>L’italiano è ladro</i> de Pier Paolo Pasolini et <i>Magnificat</i> d’Alda Merini. <br/> <span class="alinea"></span>Il s’agit de trois expériences artistiques en apparence éloignées les unes des autres, mais subtilement unies par une même idée d’hérésie et une pensée critique sur le temps et l’espace théâtral. C’est une composition triadique construite <i>a posteriori</i> ; le résultat, en substance, d’un voyage décennal marqué par une réflexion sur l’ambivalence, au cours de l’histoire, du pouvoir, qui se répercute dans la forme de la langue. <i>Le sette meditazioni intorno a Giorgione</i>, nées en 2009, présentent au public un Giorgione (quasiment) inédit et (quasiment) hérétique, par le biais d’un récit qui est, en fait, une méditation : des fragments d’images y révèlent comment la question symbolique dans l’iconographie se reflète dans l’ambivalence du langage artistique. <i>Magnificat</i> d’Alda Merini date également de 2009. Ce texte déconstruit l’image traditionnelle de la Vierge, présentée ici dans la consistance existentielle, humaine et charnelle, des âges de la femme, de l’adolescence à la transfiguration douloureuse causée par le deuil. Pour Anagoor, il s’agit d’un travail central, une occasion de s’interroger sur la représentation de la parole poétique au théâtre, qui a influencé certains choix successifs, tels que le rapprochement avec les œuvres de Virgile, d’abord, et de Pasolini, ensuite. Le travail le plus récent des trois (2015) est, justement, un texte poétique pasolinien, peu connu mais d’une force expressive détonante, une œuvre inachevée tirée du laboratoire magmatique de l’auteur, amalgame de parole et d’image, de son et de douleur, expression du pouvoir et des modalités par lesquelles l’humain y succombe, et porte un titre emblématique : <i>L’italiano è ladro</i>. Ici, la voix et la parole poétique, accompagnées par la bande sonore de la mise en scène, parviennent au public dans toute leur portée symbolique, dans un crescendo agressif, voire perturbant. <i>Verso l’Eresia</i> semble donc contenir en germe toute la recherche d’Anagoor, qui tend à renvoyer dos à dos l’interprétation et la transformation du monde. Dans ce triptyque, il semble qu’agissent les trois régimes expressifs qui définissent les formes de la démocratie, du théâtre et, de façon plus générale, de la littérature, évoqués par Rancière : la disponibilité de la parole à construire un tissu de vie, la démocratie des « choses muettes » qui parlent dans chaque tragédie et, enfin, la démocratie éloignée de la nécessité du bruit herméneutique que constitue la décodification forcée du signe.
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 13

 

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