Palazzo Grassi
 
« La Pelle.
Luc Tuymans »
 
<a class="switch">Texte</a><br> <b>Jonas Storsve</b><br> <span style="display: none;"> Conservateur du <br/> Cabinet d’art graphique <br/> Musée national d’art moderne </span>
 
Intitulée « La Pelle » d’après le roman de Curzio Malaparte publié en 1949, l’exposition, dont le commissariat est assuré par Caroline Bourgeois en collaboration avec l’artiste, est la huitième « carte blanche » que Pinault Collection donne à ses artistes dans le cadre des grandes monographies présentées à Venise. Luc Tuymans (né en 1958 à Mortsel, vit et travaille à Anvers) y dévoile notamment une œuvre créée spécialement pour l’atrium du Palazzo Grassi. Les obsessions de l’artiste — le nazisme, la manipulation des images, le pouvoir de la lumière, l’utopie et la dystopie, le vrai, le faux — se révèlent au fil du parcours non chronologique.



<span class="alinea"></span>Venise est loin d’être <i>terra incognita</i> pour le peintre flamand Luc Tuymans. Déjà, en 2001, son exposition « Mwana Kitoko (Beautiful White Man) », consacrée à la douloureuse aventure coloniale belge dans l’actuelle République démocratique du Congo, occupait le pavillon de la Belgique à l’occasion de la 49<sup>e</sup> Biennale de Venise, tandis que deux ans après, il participait à « Pittura/Painting: From Rauschenberg to Murakami, 1964-2003 », événement également organisé dans le cadre de la biennale. Quand le Palazzo Grassi inaugura « Where Are We Going? », première exposition conçue depuis la restauration entreprise sous l’égide de François Pinault, Luc Tuymans fut tout naturellement de la partie ; on le retrouva une nouvelle fois lorsque la Punta della Dogana ouvrit ses portes en 2009 avec « Mapping the Studio ». Venant à la suite des grandes monographies qui ont tour à tour mis à l’honneur Rudolf Stingel, Martial Raysse, Sigmar Polke ou Albert Oehlen, la présente rétrospective permet à Luc Tuymans de déployer son travail dans l’ensemble des espaces du Palazzo Grassi. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>À partir de la fin des années quatre-vingt, et plus encore au début de la décennie suivante, Tuymans donne un tour de vis à la peinture européenne. Finis la <i>transavanguardia</i> et le néo-expressionisme du début des années quatre-vingt. À leur place, il propose une nouvelle forme de peinture d’histoire, adossée à des sujets graves, souvent liés à la Seconde Guerre mondiale et à l’holocauste. Il emploie alors une palette de couleurs sourdes, presque délavées, des cadrages cinématographiques, et recourt à une façon particulière d’appliquer la peinture, par touches brèves, en ne laissant que peu de relief sur ses toiles de petits formats. Des polyptiques ou des séries apparaissent fréquemment dans sa production picturale de l’époque. Par ailleurs, ses motifs ont déjà pour origine des images photographiques. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Des expositions à intervalles réguliers — d’abord à la galerie Zeno X d’Anvers, puis à celle de David Zwirner à New York, avec lesquelles il collabore toujours — permirent rapidement de le faire connaître à des amateurs éclairés, mais aussi à des structures muséales. Parmi les plus importantes expositions institutionnelles de ses jeunes années figurent celles de la Kunsthalle de Berne (1992), du Museum Haus Lange à Krefeld (1993), de la Renaissance Society de Chicago et de l’Institute of Contemporary Arts de Londres (1994). <br/> La présence de Tuymans dans le pavillon belge lors de la Biennale de Venise de 2001 a largement contribué à asseoir sa renommée internationale ; depuis, il n’a cessé d’être célébré dans les musées du monde entier. <br/> Avec le temps, sa technique picturale a évolué. S’il a conservé la palette des débuts, éteinte jusqu’à l’effacement, la touche est devenue plus fluide, volontiers pointilliste par instants. Mais ce qui frappe surtout, c’est de le voir investir de plus grands formats. L’une de ses premières œuvres monumentales, <i>Untitled (Still Life)</i>, réalisée en 2002, mesure ainsi près de trois mètres et demi de hauteur sur cinq mètres de longueur ! Inspirée d’une nature morte de Paul Cézanne, cette œuvre a été présentée initialement lors de la documenta 11 (2002). Tuymans y interroge de façon explicite — moins d’un an après le 11 septembre 2001 — le rapport entre art et politique, confirmant par là son attachement à l’idée d’une peinture d’histoire contemporaine qui, loin de décrire un événement en l’épuisant par le détail, s’efforcerait plutôt de l’évoquer indirectement, à travers un portrait ou un objet. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Conçue en étroite collaboration avec l’artiste, l’exposition du Palazzo Grassi mêle œuvres anciennes et œuvres plus récentes — un nombre important d’entre elles font partie de la Collection Pinault —, chacune prenant place dans un accrochage aéré, au rythme délibérément ralenti puisque la plupart des salles ne comptent qu’une seule peinture par cimaise. La stricte chronologie est ici délaissée, mettant ainsi en évidence l’évolution stylistique et la cohérence conceptuelle dont l’œuvre témoigne. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Le titre retenu par Tuymans, « La Pelle » (« la peau », en français), renvoie au livre éponyme du sulfureux écrivain Curzio Malaparte, publié en 1949 et qui prenait pour cadre la libération de Naples par les troupes américaines et l’éruption du Vésuve en 1944. À la réflexion, ce titre pourrait faire office de métaphore de la peinture, cette matière visqueuse qui, en séchant, forme précisément sur la toile « ce qu’il y a de plus profond en l’homme » comme pour l’œuvre : une peau.
<i>Secrets</i>, 1990 <br/>  Huile sur toile <br/> 52 × 37 cm
<i>Schwarzheide</i>, 2019<br/>  Mosaïque en marbre (d’après l’huile sur toile éponyme de 1986) <br/> Fantini Mosaici, Milan <br/> 960 × 960 cm
<i>Mountains</i>, 2016 <br/>  Huile sur toile <br/> 283 × 187,5 cm
<i>Turtle</i>, 2007 <br/>  Huile sur toile <br/> 368 × 509 cm
<i>Pigeons</i>, 2018 <br/>  Huile sur toile <br/> 97,8 × 90,5 cm
<i>Untitled (Still Life)</i>, 2002 <br/>  Huile sur toile <br/> 347 × 500 cm <br/> — <br/> <i>William Robertson</i>, 2014 <br/>  Huile sur toile <br/> 50 × 37,5 cm <br/>
<i>Hut</i>, 1998 <br/>  Huile sur toile <br/> 123,2 × 115,2 cm
<i>Corso II</i>, 2015 <br/>  Huile sur toile <br/> 195,5 × 152,5 cm <br/> — <br/> <i>Dirt Road</i>, 2003 <br/>  Huile sur toile <br/> 153,5 × 127 cm
<i>Niger</i>, 2017 <br/>  Huile sur toile <br/> 180,7 × 236 cm <br/> — <br/> <i>Twenty Seventeen</i>, 2017 <br/>  Huile sur toile <br/> 94,7 × 62,7 cm
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 13

 

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