Punta della dogana
 
« Luogo e Segni »
 
« Luogo e Segni » [Lieu et Signes] qui prend son titre d’un tableau de Carol Rama présenté dans l’exposition, rassemble trente-six artistes dont les œuvres entretiennent un rapport particulier avec leur contexte urbain, social, politique, historique, théorique…
 
<u>Texte</u> <br/> <b>Thibaut Wychowanok</b> <br/> Critique d’art <br/>
 

<span class="alinea"></span>Dans son récent livre, <i>White</i>, l’écrivain américain Bret Easton Ellis dénonce plusieurs travers de la culture américaine et, en réalité, de notre monde globalisé. Parce que l’idéologie du « <i>like</i> » sur Facebook, Instagram et Twitter se serait imposée à tous, et qu’il faudrait plaire au plus grand nombre pour en récolter un maximum, chacun se serait soumis à la pensée médiatique majoritaire. Nous serions tous devenus des « acteurs », jouant sur le grand théâtre des réseaux sociaux (et de la vie) le rôle susceptible d’être le plus « liké », quitte à délaisser notre individualité : chaotique, mouvante et contradictoire. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>L’exposition « Luogo e Segni », des commissaires Martin Bethenod et Mouna Mekouar, constitue à la fois un acte et un havre de résistance à cette société des « acteurs » et du spectacle. Aux mots dévoyés de « représentation » et d’« acteurs », elle réinsuffle leur vérité. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Les représentations qui se déploient à Venise — peintures, installations, sculptures, vidéos… — n’ont rien de spectaculaire (en tout cas, ce n’est pas leur volonté première). Elles ne se soumettent à aucune pensée unique et ne cherchent aucun « <i>like</i> ». Elles invitent à faire l’expérience sensible d’un réel véritable : parfois infime et trivial, chaotique, mouvant, contradictoire, et donc profondément subversif dans une société du politiquement correct, de l’univoque et de « l’effet wahou ». L’« acteur » y est autant l’artiste que le visiteur. Il est laissé libre — responsable — de cette expérience. Aucune œuvre n’est autoritaire. Aucun système n’impose de direction. L’effet peut être déconcertant, même étourdissant, pour ceux qui n’y sont plus habitués. Pour nous y aider, « Luogo e Segni » déploie trois modalités sensibles de reconnexion à soi et au monde : la poésie (la figure de la poétesse et artiste Etel Adnan plane sur toute l’exposition), le dialogue avec l’autre (via la collaboration entre artistes, notamment) et la mémoire. Trois fils qui forment la trame de notre rapport au monde et de notre identité. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>Au cœur battant de l’exposition, l’installation <i>Well and Truly</i> (2009-2010) de l’Américaine Roni Horn articule dix blocs de verre de différentes nuances de bleu, vert, gris, blanc. Ces surfaces brutes et translucides de près d’un mètre de diamètre accueillent la lumière changeante de Venise pour créer une partition colorée. Ce jeu de transformation incessant, à l’unisson de l’environnement, constitue une bibliothèque — une mémoire — de tous les ciels de Venise qui s’y reflètent. Cette œuvre comme tant d’autres de l’exposition révèle autant l’architecture du « Lieu » (la Punta della Dogana) que son environnement et ses « Signes » : l’eau, le vent, la lumière… Espace aux ouvertures nombreuses vers l’extérieur, la Punta se transforme sous l’action des œuvres qui l’habitent en arche de Noé du monde sensible, préservant au sein de chacune de ses pièces les états instables et gazeux (les œuvres passant de l’horizontal au vertical, multipliant le motif de la vague et de l’informe, et déjouant toutes les structures). <br/> <br/> <span class="alinea"></span>On y découvre aussi les tirages argentiques <i>FPS (60)</i> de Liz Deschenes, présentés face aux photographies de Berenice Abbott que Deschenes a elle-même sélectionnées. L’Américaine a réalisé ses images sans appareil photographique, en exposant des papiers photosensibles à la lumière de la lune et en les trempant de nuit dans de grands bains chimiques. Dans un merveilleux jeu de miroirs, l’eau et le soleil qui traversent les fenêtres de la Punta se reflètent dans ses clichés, reflets de la nuit. Les photos des bâtiments de New York de Berenice Abbott s’y reflètent également, plongeant leur déplacement dans l’architecture au sein d’un déplacement dans le Cosmos. Et, enfin, les visiteurs s’y reflètent, et « peuvent se voir en train de voir et comprendre ainsi la construction de l’objet photographique tout comme celle de leur propre perception » comme l’explique Deschenes. <br/> <br/> <span class="alinea"></span>L’exposition semble ainsi perpétuellement à la recherche d’un « miracle ». Le moment, par exemple, où le rayon de soleil sur la poudre de paillettes éparpillées au sol par Ann Veronica Janssens ou sur le grand tissu irisé de Wu Tsang offrira une révélation sensible. Le visiteur ne faisant pas tant l’expérience d’un spectacle éblouissant que celui du Cosmos rentrant par la fenêtre. Le vent, la mer, le soleil forment un flux qui se déverse dans la Punta della Dogana et la traverse. Les pièces sont d’une telle subtilité, pourtant, que ce torrent n’existe que si l’on veut bien le voir, et l’accueillir en soi.



Page d'ouverture :<br/> Carol RAMA <br/> <i>Luogo e segni</i>, 1975 <br/> Sparadrap, pellicule photographique et feutre sur toile <br/> 45 × 34 cm
De gauche à droite :<br/> Roni HORN <br/> <i>White Dickinson THE CAREER OF FLOWERS DIFFERS FROM OURS ONLY IN INAUDIBLENESS</i>, 2006 <br/> Aluminium massif et plastique blanc moulé <br/> 310,5 × 5 × 5 cm <br/> — <br/> Félix GONZÁLEZ‑TORRES <br/> <i>Untitled (Blood)</i>, 1992 <br/> Fils de perles et dispositif d’accrochage <br/> Dimensions variables <br/> — <br/> Félix GONZÁLEZ‑TORRES <br/> <i>Untitled (7 Days of Bloodworks)</i>, 1991 <br/> Acrylique, plâtre et graphite sur toile, 7 éléments <br/> 50,8 × 40,6 cm chacun
De gauche à droite : <br/> Cerith WYN EVANS <br/> <i>We are in Yucatan and every unpredicted thing</i>, 2012-2014 <br/> Lustre (Galliano Ferro), module variateur et piste de commande <br/> 120 × 90 cm <br/> — <br/> Rudolf STINGEL <br/> <i>Untitled</i>, 1990 <br/> Huile et laque sur lin <br/> 127 × 147,3 cm
De gauche à droite : <br/> Lucas ARRUDA <br/> <i>Untitled</i>, 2016 <br/> Huile sur toile <br/> 50 × 50 cm <br/> — <br/> Ann Veronica JANSSENS <br/> <i>Untitled (white glitter)</i>, 2016 <br/> Polyester irisé <br/> Dimensions variables
Liz DESCHENES <br/> <i>FPS (60)</i>, 2018 <br/> Tirages argentiques montés sur Dibond, 60 éléments <br/> 152,4 × 6,4 × 1,9 cm chacun
Edith DEKYNDT <br/> <i>Winter Drums 06 B (Tryptic)</i>, 2017 <br/> Tissu, résine et verre crylique <br/> 24 × 18 × 5 cm chacun
R. H. QUAYTMAN <br/> <i>Spine, Chapter 20 (Silberkuppe)</i>, 2010 <br/> Encre de sérigraphie, plâtre sur bois <br/> 101,6 × 63 cm
Lucas ARRUDA <br/> <i>Untitled</i>, 2015 <br/> Huile sur toile <br/> 30 × 30 cm <br/> — <br/> <i>Untitled</i>, 2016 <br/> Huile sur toile <br/> 30 × 37,5 cm
De gauche à droite : <br/> Lee LOZANO <br/> <i>Crook</i>, 1968 <br/> Huile sur toile, deux parties <br/> 244,4 × 177,8 cm total <br/> — <br/> Giovanni ANSELMO <br/> <i>Direzione</i>, 1968 <br/> Granit et boussole <br/> 18 × 155 × 50 cm <br/> — <br/> Lee LOZANO <br/> <i>No Title</i>, c. 1965 <br/> Huile sur toile, deux parties <br/> 234,3 × 310,3 × 3,9 cm total
Anri SALA <br/> <i>1395 Days Without Red</i>, 2011 <br/> Projection video <br/> 43’46’’
Hicham BERRADA <br/> <i>Mesk-ellil</i>, 2015-2019 <br/> Cestrum nocturnum, rythme circadien inversé, leds clair de lune, éclairage horticole, temporisateurs, 7 terrariums en vitre teintée <br/> 250 × 200 × 50 cm
Simone FATTAL <br/> <i>The Meeting</i>, 2018 <br/> Terre cuite émaillée, deux sculptures <br/> 90 × 40 cm 100 × 40 cm <br/> — <br/> <i>Angel II, Angel III, Angel IV</i>, 2018 <br/> Terre cuite <br/> 110 × 49 cm
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 13

 

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