Institut du Monde Arabe
Paris
 
Lili Reynaud-Dewar
 
Texte
Yann Chateigné
Responsable du Département Arts visuels,<br>HEAD, Genève
 
Réalisées <i>in situ</i> dans des espaces d'exposition vides, les performances de Lili Reynaud-Dewar interrogent les frontières entre les sphères publique et privée. La vidéo de <i>Live Through That?!</i> (Atelier Brancusi) a été présentée par l'Institut du monde arabe de mars à juillet 2015.
 
<br><br><br> <span class="alinea"></span>En 2013, Lili Reynaud-Dewar a décidé de ne produire, durant une année, que des chambres à coucher. Tous les éléments qui les constituaient prenaient alors le même titre, emprunté à Arthur Rimbaud : <i>I Am Intact and I Don’t Care [Moi, je suis intact et ça m’est égal]</i>. Selon un principe comparable, <i>Live Through That?!</i> désigne l’ensemble des œuvres produites en 2014, dont ces vidéos qui montrent l’artiste en train de danser, nue, le corps couvert de peinture sombre, dans différentes expositions durant leur fermeture au public. <i>Live Through That?! (Atelier Brancusi)</i> a été tourné dans l’Atelier Brancusi, dépendance du Musée national d’art moderne. À l’occasion de l’entrée dans la collection du musée (par le truchement du Prix Fondation d’Entreprise Ricard dont elle fut la lauréate en 2013) de trois vidéos tournées sur un principe comparable, elle fut invitée à développer ce projet dans plusieurs espaces du Centre Pompidou.<br> <br> <span class="alinea"></span>Si toutes les premières chorégraphies à l’œuvre avec ce travail, initié en 2011 par Lili Reynaud-Dewar dans son propre atelier, étaient directement inspirées des danses de Joséphine Baker, l’origine des gestes effectués ici s’estompe, se dégrade pour inclure un ensemble d’actions répétitives, quotidiennes, voire transgressives : marcher, lire le journal, fumer. Si l’artiste instaure une relation de l’ordre de l’équivalence, ironique, entre les objets essentialistes du sculpteur d’origine roumaine et les contingences de son propre corps, elle n’engage pour autant aucune interaction avec les œuvres, figées dans leur écrin immaculé. Au contraire, c’est sur les espaces les moins nobles, les plus standardisés que va s’attarder le corps, révélant ainsi les dispositifs qui régissent les mouvements du public dans les institutions contemporaines : mises à distances, tourniquets, salles d’attente...<br> <br> <span class="alinea"></span>Ainsi, Lili Reynaud-Dewar s’exhibe, s’expose. Déjà, les chambres à coucher de <i>I Am Intact and I Don’t Care</i> incarnaient le mode de vie nomade de l’artiste qui avait pris le parti de vivre là où le programme de ses expositions la guidait. En faisant référence à Marguerite Duras et à Guillaume Dustan, dont les vies nourrissent une œuvre où la biographie est à la fois une matière, une méthode, une éthique, l’artiste rappelait la manière dont la question du domestique, dans leurs œuvres, comme dans la sienne, est chargée d’une valeur politique. <i>Live Through That?! (Atelier Brancusi)</i> pose ainsi la question, dans un lieu qui fut privé (l’atelier d’un artiste) et devenu public (un musée, même, grand public), d’une critique, oblique, et aussi parfois drôle, de la transparence institutionnelle.<br> <br> <span class="alinea"></span>Dans <i>Live Through That?!</i>, la mise à nu est équivoque. Elle convoque à la fois celle du corps de l’artiste, ombre singulière hantant ces musées vides, montages d’expositions, lobbys aux signalétiques impersonnelles : elle y est signe de vie, revenant dans l’envers du décor. Elle y joue aussi le rôle sœur de cette intimité, de la beauté indécente du texte de l’écrivaine américaine Eileen Myles, <i>Live Through That?!</i>, qui donne son titre à l’œuvre de Lili Reynaud-Dewar : le fil dentaire y est décrit comme pratique de soi, manière de prendre soin, étrange et obsessionnel rituel de résistance. Elle y est, enfin, à l’image de ce corps noirci qui salit ces espaces aseptisés, l’incarnation du flux de la vie, infiltration fluide de ces lieux régis par le contrôle : <i>Live Through That?!</i> comme critique silencieuse de la neutralité institutionnelle, manifeste individuel contre la séparation, éloge de la contamination.
Lili REYNAUD-DEWAR<br> <i>Live Through That?! (Atelier Brancusi)</i>, 2014 — Vidéo noir et blanc — captures d'écran — 7’35’’
Lili REYNAUD-DEWAR<br> <i>Live Through That?! (Atelier Brancusi)</i>, 2014 — Vidéo noir et blanc — captures d'écran — 7’35’’
Lili REYNAUD-DEWAR<br> <i>Live Through That?! (Atelier Brancusi)</i>, 2014 — Vidéo noir et blanc — captures d'écran — 7’35’’
Lili REYNAUD-DEWAR<br> <i>Live Through That?! (Atelier Brancusi)</i>, 2014 — Vidéo noir et blanc — captures d'écran — 7’35’’
Lili REYNAUD-DEWAR<br> <i>Live Through That?! (Atelier Brancusi)</i>, 2014 — Vidéo noir et blanc — captures d'écran — 7’35’’
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 05

 

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