<div class="clearfix col m-14"><span class="col m-4"> </span><span class="title col m-6 align-center">GIOVANNI<br>BELLINI<br><br></span></div> <div class="auteur pull-left col m-4"> <div class="inner"> <div class="white"> <a class="switch">Texte</a><br> <b>Giulio Manieri Elia</b><br> <span>Directeur des Gallerie dell’Accademia</span> </div> </div> </div> <div class="clearfix chapeau align-center"> <br><br><br> « Slip of the Tongue » a donné lieu à un dialogue riche et continu entre Danh Vo, Caroline Bourgeois et Giulio Manieri Elia, directeur des Gallerie dell'Accademia. Ce dialogue autour de thèmes comme la lacune, le prélèvement, la coupure, la mutilation, la relique… prend au sein de l'exposition la forme du prêt de trois œuvres exceptionnelles, présentées successivement dans la première grande nef de Punta della Dogana : Saints Benoît, Thècle et Damien (1497) de Giovanni Buonconsiglio, dit Il Marescalco ; Masque de Satyre (vers 1541-1544) de l'école du Titien ; et, en tout premier lieu, les fragments d'une Transfiguration (vers 1500-1505) de Giovanni Bellini. Le document que nous transcrivons ici, est une lettre, datée de 1899 ( <a class="scrolltext-link">Voir la traduction</a> ), adressée par le directeur du Musée de l'époque à son Ministre de tutelle. Elle témoigne de l'extraordinaire histoire de ce tableau, de son découpage, de sa recomposition et de son invention, au sens le plus fort du terme.</div>
 
<p class="col m-7" style="margin-left: 0;">Venise <br /> le 15 septembre 1899</p> <p class="m-7 pull-right">Concerne : <br /> Le tableau N° 89 de la Galerie de Venise</p> <p class="col m-7" style="margin-left: 0;">À Monsieur le Ministre de l’Instruction publique, <br /> Direction générale des Antiquités et des Beaux-arts </p> <p class="clearfix">Je me dois d’informer Monsieur le Ministre d’une humble découverte qu’il m’a été donné de faire. Le petit tableau porté au catalogue sous le numéro 89, représentant le visage du Rédempteur vu de face, a toujours été attribué, sans plus de précisions, à l’« école de Giovanni Bellini ». Il y a quelques années, désireux d’en identifier l’auteur, j’en parlai avec l’illustre Cavalcaselle, qui, bien qu’incertain de son fait, crut y voir la main de Pier Maria Pennacchi.</p> <p>Peu convaincu et toujours déterminé à découvrir l’auteur inconnu de cette petite tête, dont les superpositions malheureuses d’anciennes retouches n’avaient pu altérer la délicatesse et la noblesse de genre, je me décidai un jour à l’ôter de la paroi, pour en inspecter le dos, à la recherche de quelque vieille inscription. Et là, grande fut ma surprise en découvrant un petit panneau suspendu dans un arbuste desséché, portant une inscription d’indubitable authenticité et d’une surprenante netteté : Ioannes Bellinus me pinxit.</p> <p>L’arbre brun se détache sur un fond gris clair, dont les irrégularités de surface et une ramille en son centre évoquent clairement une paroi rocheuse ; en haut, dans l’angle gauche pour l’observateur, figure le pan bleu clair, ourlé de jaune, d’un manteau. La tablette est faite de deux épaisseurs du même bois (peuplier), dont les faces ont été aplanies et encollées l’une à l’autre jusqu’à coïncider parfaitement. Il est donc permis de conclure qu’il s’agit là de deux fragments d’un même panneau, soigneusement et religieusement recueillis, peut-être après quelque catastrophe, dans la demeure des Contarini d’où ce tableau nous parvint.</p> <p>Le Rédempteur, dans la seule partie visible représentée de l’épaule et du torse, est vêtu de blanc. Dans le respect des Saintes Écritures, dès lors qu’il s’agissait de peindre la Transfiguration, la candeur était d’usage pour la représentation des habits du Christ. De fait, ce tableau, comme rehaussé, s’élançant vers le ciel, est [...] identique à celui, de Giovanni Bellini également, conservé au Musée de Naples, et qui, lui aussi, représente la Transfiguration. Le manteau blanc descend de l’épaule gauche dans un mouvement souple dans l’une comme dans l’autre de ces représentations. Les rares plis bleu ciel qui s’étalent sur le sol rocheux dans le fragment où figure la signature appartenaient sans aucun doute à l’habit d’un des apôtres prosterné dans la partie basse de la composition. Par conséquent, il a certainement dû exister une autre Transfiguration datant de la même époque, qu’aucun ouvrage ne mentionne. Vasari vit, en la demeure de Messer Giorgio Cornaro, un tableau de la main de Giovanni Bellini « très beau, [représentant] le Christ accompagné de Chléophas et de Luc » dont on ignore ce qu’il est advenu ; mais le sujet, selon Vasari, en était le voyage à Emmaüs, un sujet incompatible avec l’aspect de ces fragments.</p> <p>Quoi qu’il en soit, il faut se réjouir que l’incertitude ait prévalu, et qu’il nous ait été donné de trouver en ces galeries une autre œuvre légitimement attribuable au grand Vénitien. Je l’ai fait encadrer dans une structure en boîtier (intentionnellement exécutée en style renaissance), qui présente ses deux faces, antérieure et postérieure.</p> <br> <br> <p>Avec l’expression renouvelée de mon plus grand respect.</p> <p>Le directeur<br /> G. Cantalamessa</p>
 
<span class="alinea"></span>En septembre 1838, Alvise II Contarini fait don aux Gallerie dell’Accademia de Venise de la collection accumulée pendant des siècles par sa famille. De fait, cet Alvise, connu aussi sous le nom de Gérôme, se trouve être le dernier descendant de l’une des plus riches familles du patriciat vénitien, les Contarini de l’antique branche dite de San Trovaso ou dagli Scrigni.<br> <br> <span class="alinea"></span>La collection en question est constituée de 188 tableaux, de plusieurs vases japonais, d’un ensemble de sculptures et de meubles d’Andrea Brustolon. À côté de tous ces chefs-d’œuvre, rien d’étonnant à ce qu’une tablette rectangulaire de dimensions modestes puisse passer inaperçue. Représentant une <i>Face du Rédempteur</i>, elle est attribuée à un « auteur incertain » ; attribution générique qui lui restera alors même que l’œuvre est exposée, avec le reste de la collection, au premier étage des Gallerie, en lieu et place de la salle qui abrite aujourd’hui le <i>Cycle de Sainte Ursule</i> de Carpaccio. Elle s’y trouvera jusqu’au premier réaménagement scientifique des Gallerie qui, privilégiant l’ordre chronologique, séparera les œuvres de la famille Contarini pour les répartir au sein du parcours muséal. <br> <br> <span class="alinea"></span>Quelques années plus tard, au mois d’octobre 1894, Giulio Cantalamessa arrive à Venise. Responsable d’abord, puis directeur des Gallerie dell’Accademia, il est chargé de projeter et de mettre en place en temps record un réaménagement des espaces muséaux, à temps pour l’ouverture au printemps suivant de la première Biennale internationale d’art. Cantalamessa, né au milieu du XIXe siècle, souffre depuis sa jeunesse d’une certaine fragilité psychique qui s’aggravera avec l’âge. Il a reçu une première formation artistique et envisage de devenir peintre. À Bologne, en 1882, il fait la connaissance d’Adolfo Venturi, l’un des fondateurs de l’histoire de l’art italienne. Cette rencontre lui vaudra d’abandonner la pratique artistique, de se lancer dans l’étude de disciplines nouvelles et d’exercer finalement un nouveau métier, puisque c’est, là encore, grâce à l’intervention de Venturi et de Giosuè Carducci qu’il est nommé aux Gallerie dell’Accademia. <br> <br> <span class="alinea"></span>Le 15 septembre 1899, alors que Cantalamessa travaille au catalogage des œuvres à l’intérieur du musée — tentant de résoudre les cas d’attribution douteuse en vue du nouvel accrochage —, il est amené à examiner la tablette représentant la <i>Face du Rédempteur,</i> depuis peu attribuée par le grand expert Giovanni Battista Cavalcaselle (auteur de la première <i>Storia dell’arte italiana</i>), à un peintre de Trévise, un certain Pier Maria Pennacchi, tout aussi méconnu à l’époque qu’aujourd’hui. Pour mieux l’inspecter, Cantalamessa décroche le tableau de la paroi et remarque au rétro qu’une seconde tablette a été collée sur la première. Et celle-là comporte… la signature de Giovanni Bellini.<br> <br> <span class="alinea"></span>« Grande fut ma surprise en découvrant un petit panneau suspendu dans un arbuste desséché, portant une inscription d’indubitable authenticité et d’une surprenante netteté ». Cantalamessa comprend immédiatement qu’il a affaire à deux fragments d’une même œuvre de plus grandes dimensions. Par la suite, il suggérera de classifier cette œuvre comme une <i>Transfiguration</i>, sujet que Bellini avait traité à plusieurs reprises. <br> <br> <span class="alinea"></span>Ce qui reste toutefois un mystère, c’est comment une signature d’une telle importance, et si soigneusement conservée, a pu échapper aux compilateurs de l’inventaire Contarini et à ceux qui, après eux, ont catalogué les collections de l’Accademia !
Giovani BELLINI<br><i>Arbuste et cartouche. Fragments d’une Transfiguration</i>, 1500-1505<br>Huile sur panneau 33 × 22 cm
 
Giovani BELLINI<br><i>Arbuste et cartouche. Fragments d’une Transfiguration</i>, 1500-1505<br>Huile sur panneau 33 × 22 cm
Giovani BELLINI<br><i>Tête de Christ</i>, 1500-1505<br>Huile sur panneau 33 × 22 cm<br>Hubert DUPRAT<br><i>Corail Costa Brava</i>, 1994-1998<br>Corail, mie de pain, colle, 25 × 25 × 25 cm
Giovani BELLINI<br><i>Tête de Christ</i>, 1500-1505<br>Huile sur panneau 33 × 22 cm
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 05

 

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