<span class="chapeau">Jean-Luc Moulène étend - de la photographie à la sculpture - sa réflexion sur la manipulation des images. Quatre de ses œuvres sont présentées dans l'exposition « Slip of the Tongue » à Punta della Dogana.</span> <div class="auteur"> <div class="inner"> <div class="white"> <a class="switch">Texte</a><br> <b>Claire Le Restif</b><br> <span>Directrice du Crédac, Ivry</span> </div> </div> </div> <div class="clearfix"> <br> <br> <br> <br> <span class="title">Jean-Luc</span><br> <span class="alinea" style="float:left"> </span><span class="title col">Moulène</span> </div> <br> <br> <br> <span class="alinea"></span>Au contact des sculptures de Jean-Luc Moulène choisies par Danh Vo pour l’exposition « Slip of the Tongue », on ressent l’os dans le bras, le cuir à la racine des cheveux, le papier de verre sur les ongles.<br> <br> <span class="alinea"></span>Ces sculptures sont liées comme des évidences aux images et aux objets tridimensionnels produits par l’artiste depuis le milieu des années 1970, qui pour beaucoup d’entre elles contiennent avec force l’évocation du corps : crâne, os, mâchoires. À cette époque, Jean-Luc Moulène jouait l’acteur pour des artistes « corporels » tels l’actionniste viennois Hermann Nitsch ou l’artiste français Michel Journiac. Ce compagnonnage fut sans doute fondateur pour Moulène, dans un mouvement qui, à la fin des années 1980, faisait du corps l’enjeu de la représentation. Dès lors la position artistique de Moulène est du côté de la production d’œuvres qui sont elles-mêmes le lieu du conflit comme acte de construction. Il est du côté de la réinvention d’un langage qui crée des ruptures et des « disjonctions ». C’est à partir des formes sensibles de son travail de plasticien, qu’une brèche se forme et qu’une conscience critique advient.<br> <br> <span class="alinea"></span><i>Tronche</i> (2014) se présente à terre. Cette œuvre appartient à un corpus composé de vingt quatre pièces, pour lesquelles Moulène a rempli de béton les cavités de masques de silicone. Ces déguisements sont empruntés au registre des caricatures, des monstres ou bien encore des caricatures de personnalités politiques. Le rapport figure-fond (monochrome) établi par Moulène dans ses images se prolonge ici dans ses sculptures. Ce masque aux yeux suturés, comme expiré, est posé sur une couverture. Il évoque à la fois les réserves des musées, les têtes des guillotinées et les masques mortuaires, et souligne le travestissement et la transformation perpétuels de l’identité.<br> <br> <span class="alinea"></span>Il y a du corps encore dans <i>Tête à Cul</i> (2014) où Moulène, avec une mâchoire de sanglier et un bassin de chevreuil, crée une chimère fœtale, faite de souffle et de hernie discale. Ici, comme dans sa série des « Nœuds » (2010-2015) de verre ou de bronze, l’artiste évoque la technique du moulage et de la fonte à la cire perdue. Les humeurs, les viscères et la dissection sont quant à elles des réminiscences des sciences de l’art. Contrairement à Tronche qui est une expiration, <i>Tête à cul</i> est une inspiration. Comme inachevée, la chimère est accrochée en suppliciée par un crochet d’acier au plafond.<br> <br> <span class="alinea"></span>Forces matérielles, jeux de surface, de ponçage, de frottement et d’usure sont en jeu dans <i>La Toupie</i> (2015) et <i>Rotor</i> (2015). En effet, <i>La Toupie</i> s’est produite à partir du contact de diverses sculptures d’agrément entre elles. À l’inverse de <i>Tronche</i> et <i>Tête à cul</i>, les statues de ciment sont issues du réel et assemblées en force par le ballet mécanique mis en œuvre par Moulène à l’aide de rotatives reliées au mouvement régulier d’une bétonnière vide. Les sculptures ainsi mises en contact fusionnent, mutent et se réarticulent comme certains organismes, jusqu’au débordement surréaliste et magmatique. Moulène croit au conflit et réfléchit depuis toujours aux champs des limites.<br> <br> <span class="alinea"></span><i>Bubu</i> (1977), l’un des premiers dessins de Moulène, semblait illustrer la constante démolition et construction du corps. À l’heure de l’anthropocène, <i>Tronche</i>, <i>Tête à cul</i>, <i>Rotor</i> et <i>La Toupie</i> construisent, à travers le montage et l’assemblage d’organes gommés, poncés, vidés, un corps post-humain.<br> <br> <span class="alinea"></span>Les sculptures récentes de l’artiste sont du côté d’un renouveau du matérialisme, visant à mettre un terme à la postmodernité. Ses œuvres continuent à se construire dans leur époque et quarante ans après <i>Bubu</i>, l’artiste produit encore des corps en dérangement.
 
Jean-Luc MOULÈNE<br><i>La Toupie</i>, 2015<br>Béton 151 × 77 × 42 cm
 
Jean-Luc MOULENE<br><i>Tronche / Moon Face (Paris, May 2014)</i>, 2014<br>Béton poli, couverture bleue 18 × 27 × 32 cm
 
Jean-Luc MOULENE<br><i>Rotor</i>, 2015<br>Béton 67 × 147 × 93 cm
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 05

 

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