<span class="chapeau">Pinault Collection prête l'œuvre<i> Spazio Luce </i>de francesco Lo Savio (1935-1963) à la Collection Peggy Guggenheim pour son exposition consacrée aux avant-gardes italiennes des années 1960.</span><br><br> <div class="col m-4 auteur pull-left"> <div class="inner"> <div class="white"> <a class="switch">Texte</a><br> <b>Luca Massimo Barbero</b><br> <span>Directeur artistique de l’Institut d’histoire de l’art, Fondation Giorgio Cini, Commissaire associé à la Peggy Guggenheim Collection</span> </div> </div> </div><br> <br><br><br><br> <div class="col m-4"><span class="title">Francesco</span><br><br> <span class="alinea"></span><span class="title">Lo Savio</span></div> <div class="col m-10 pull-right align-right"><span class="lieu">Guggenheim<br></span> <span class="lieu">Venise</span><br></div> <div class="clearfix"> <br><br> <span class="alinea"></span>La fin d’une décennie et le commencement d’une autre dessinent souvent une zone temporelle aussi indéfinissable que polymorphe au sein des recherches artistiques d’avant-garde. On peut ainsi dire de la période allant de 1959 à 1963, marquée par un évident passage de génération, qu’elle est, pour les avant-gardes italiennes, emblématique de cette riche complexité. Durant cette poignée d’années, pas même un lustre, on pourrait dire, rétrospectivement, qu’une révolution silencieuse a vu le jour, qui devait marquer de façon indélébile la décennie des années soixante. Dans le Milan de l’époque, la critique, avec une attention nouvelle et particulière, a choisi comme point de repère fondateur le moment, radical et unitaire, que durera la brève mais intense saison de la revue et de la galerie Azimut/h. <i>A contrario</i>, il apparaît plus complexe d’attribuer avec autant de précision un centre à la géographie créative d’un milieu romain particulièrement riche et articulé. L’équation qui veut que les nouvelles générations milanaises soient issues de l’expérience perturbatrice de Lucio Fontana ne trouve pas un équivalent aussi net dans la capitale italienne, malgré l’extraordinaire créativité d’Alberto Burri, voire celle de Piero Dorazio aujourd’hui délaissé par la critique. Mais il ne fait aucun doute que la trajectoire de Francesco Lo Savio, qui incarna fatalement, de par la brièveté même de son existence, cette saison complexe, contradictoire et prémonitoire, a été partie prenante du monde de l’art contemporain romain dans sa richesse et son hétérogénéité. <br><br> <span class="alinea"></span> À partir de cette fatidique année 1959, la recherche de Lo Savio répond à l’<i>existentialisme informel</i> déjà en voie d’extinction, par une remise à zéro, une analyse lucide de l’œuvre qui en fait, presque objectivement, un artefact autonome et « problématique » à la fois. Son questionnement du langage propre au geste artistique, sa prise en compte de l’objet artistique en tant qu’expérimentation, que vérification opérée sur les langages du contemporain, le rapprochent dès le départ des avant-gardes de son époque. La toile devient alors un champ d’action où se croisent les coordonnées du dialogue entre la forme, la couleur, et — éminemment — la lumière. Les champs monochromes présentés dans ses premières expositions collectives cette année-là répondent par une impalpable légèreté à la matérialité de ses compagnons de parcours. La toile fine semble se faire écran ; la couleur y apparaît évanescente, dépourvue de toute consistance physique. Ces tableaux, à la respiration tangible, peints en à-plats avec de la résine synthétique, libérant leur matière dans la trame très fine de la toile, il les appelle « Spazio-Luce ». C’est à cette série qu’appartient l’impressionnant <i>Spazio Luce</i> de 1960, datant de la même année que son exposition personnelle à la galerie Selecta de Rome. Dans les « Spazio-Luce », le duel suspendu, fruit du dialogue qu’entretiennent l’espace déterminé par la lumière et la forme du noyau central, crée une sensation d’évanescence autant que d’inquiétude. Les variations de la couleur, subtiles, à peine perceptibles, comme un souffle, se meuvent lentement mais de façon incessante entre le centre et le périmètre de la toile, dans une action qui engage toute la surface du tableau, jusqu’au mur environnant, jusqu’au lieu tout entier. Les éléments qui constituent de telles œuvres pourraient se définir comme irradiants. Dans ses peintures sur toile, il recherche ce qu’il appelle « une conception spatiale pure » : c’est la lumière — et, l’on pourrait dire, son contraire — qui est le nœud du rapport entre les différences, presque impalpables, d’intensité de couleur, et l’élément de contact avec l’espace environnant. <br><br> <span class="alinea"></span> Le vide chez Lo Savio est un thème moins souvent abordé par la critique. C’est de vide, pourtant, de la suspension de ces « Spazio-Luce », que semblent se nourrir les zones d’ombre de ces œuvres. Il s’agit en effet, comme il l’écrit, de : « sensibiliser l’espace vide, intense en tant que moment dynamique de la lumière ». Mais avant d’être un fait perceptif, les vibrations qui constituent ces œuvres, leur « champ actif », sont un fait mental, théorique, qu’on pourrait dire conceptuel. Elles incarnent en effet cet « espace de relation dynamique et mental » que l’artiste voulait atteindre en construisant ces lieux comme des espaces concrètement idéaux. Que l’on ne prenne pas, donc, dans un sens perceptif et romantique l’énergie lumineuse et la pureté de sa vision. Lo Savio est un explorateur et un précurseur de cette analyse « froide » qui fera bientôt s’embrasser comme des courants les deux rives de l’Atlantique, le rapprochant étroitement de cette « absence » lucide propre au geste de l’art minimal. <br><br> <span class="alinea"></span> C’est parce qu’il est un précurseur qu’il pourra à la fois exposer avec Ad Reinhardt, avec les représentants du Groupe ZERO et être associé aux démarches artistiques d’un Frank Stella ou des minimalistes américains. Ses « Spazio-Luce » constituent une vérification, un commencement et une analyse de la potentialité de la lumière, de l’expansion et des limites de la couleur. Chaque élément est fait pour entrer en dialectique avec la mobilité, comme si l’œuvre n’était rien d’autre qu’un moment extraordinaire dans la nature transitoire de l’évènement lumineux ; une expérience dont la finalité serait de donner corps à un espace de lumière total. Lo Savio s’acharnera dans sa recherche lucide de la dynamique de la lumière, mettant en dialogue les formes idéales du cercle et du carré jusqu’à leur conférer, avec ses <i>Articolazioni Totali</i> une réalité physique à part entière, où l’œuvre génère son propre espace, créant de façon autonome un intérieur et un extérieur. C’est cette soif de construire le rapport entre les dimensions, qui, plaçant Lo Savio aux limites du monde « visuel » et du monde de l’Utopie, le rendit pratiquement invisible aux « myopies critiques » de son époque. C’est elle qui, aujourd’hui, le classe parmi les grands protagonistes de cette extraordinaire « altérité » qui a caractérisé l’art contemporain italien durant cette période, brève certes, mais séminale et fondatrice. <br><br> </div>
Francesco LO SAVIO<br /><i>Spazio Luce</i> — 1960 — Résine synthétique sur toile, 170 × 200 cm — Vue d’exposition « Slip of the Tongue » (Punta della Dogana, 2015)
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 06

 

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