Moma
New York
 
Marcel Broodthaers
 
Texte
Chiara Parisi<br>Directrice des programmes culturels, Monnaie de Paris<br><br>
 
L'exposition du Museum of Modern Art de New York lance la rétrospective itinérante consacrée à Marcel Broodthaers, artiste belge né en 1924 et mort en 1976. Trois œuvres prêtées par Pinault Collection sont présentées : <br><i>Le Salon Noir</i> (1966), <i>Planche à Charbon</i> (1966) et <i>Pelle</i> (1970).
 
<a href="../../../revues/numero_6/03-hors-les-murs/Le_Salon_Noir_Marcel_Broodthaers.pdf" target="_blank" class="scrolltext-link jquerylink"><i>Le Salon Noir</i>, 1966</a> <br><br><br> <span class="alinea"></span>Marcel Broodthaers : un marcheur. Un homme en marche qui aimait à se promener sur les courants et les tendances artistiques, parfois légèrement — sur la pointe des pieds — parfois de façon décidée — les piétinant presque. Mais en laissant toujours une trace de son passage. Élusif, Broodthaers : peut-être l’artiste le plus impénétrable parmi les grands du XXe siècle, et sans aucun doute celui qui s’est le plus approché du court-circuit conceptuel duchampien. Un artiste visuel — mais aussi — et surtout — un poète, capable d’embrasser toutes les formes expressives et de côtoyer le théâtre et le cinéma. Un sens de la « fiction » que l’on retrouve dans nombre de ses œuvres.<i> Le Salon noir</i> (1966) est, à part entière, un décor dominé par un sentiment macabre : une mise en scène funèbre, un mémorial surréaliste et prémonitoire dédié au poète Marcel Lecomte, où parodie et hommage se tiennent à égale distance de l’installation, lui conférant ainsi un équilibre parfait. Lecomte mourra quelques mois plus tard seulement, et le profil du défunt découpé et imprimé — en négatif et en positif — sur les récipients à l’intérieur du cercueil constitue aujourd’hui encore son épitaphe la plus incisive. Humour noir. C’est la même tonalité chromatique que l’on retrouve dans <i>Planche à charbon</i> (1966), une planche de bois recouverte de morceaux de charbon. Une forme géométrique dont la superficie est occupée par un matériau naturel, disposé de façon ordonnée ; une petite parcelle qui semblerait presque avoir été prélevée dans un gazon anglais, mais sans herbe. Dans ce cas également la composante ironique, parodique, offre une clef de lecture. Une patine, celle de l’humour, se dépose, légère, sur l’œuvre : <i>Planche à charbon</i> semble se plier, d’un côté, aux lois du minimalisme dominant, et de l’autre, à celles de l’Arte Povera encore en voie de définition. <br><br> <span class="alinea"></span>Ce charbon, on pourrait le pelleter avec cette œuvre de 1970, appelée justement <i>Pelle</i>, avec laquelle Broodthaers met en place une stratégie d’appropriation suprême, oscillant entre le précédent le plus fameux, la pelle à neige de Marcel Duchamp, et une mystification à la René Magritte. Un ready-made décoratif qui joue sur la relation entre signifiant et signifié et manifeste l’aptitude de l’artiste — et, rappelons-le, poète — à traiter les images comme des mots. <i>Le Salon noir</i>, <i>Planche à charbon</i>, <i>Pelle</i> : ces trois œuvres forment un système global et autosuffisant ; elles attestent l’anti-maniérisme de Broodthaers, sa façon d’être toujours reconnaissable malgré des résultats formels toujours différents. La « déconcertation » comme signe distinctif. Dans une démarche de critique institutionnelle, Broodthaers a mis le système de l’art en crise ; mais sommes-nous bien certains qu’il n’a pas, plus fondamentalement encore, mis en crise notre rapport même à l’œuvre d’art ?<br><br>
 
Marcel BROODTHAERS<br /><i>Le Salon Noir</i> (détail), 1966 — Matériaux variables — Dimensions variables
 
Marcel BROODTHAERS<br /><i>Planche à charbon</i>, 1966 — Bois peint et charbon — 250 × 80 × 25 cm — Vue d’exposition : Palais des Beaux-arts, Bruxelles, 1974
 
Marcel BROODTHAERS<br /><i>Pelle</i>, 1970 — Pelle peinte, papier — 113 × 21 × 3,5 cm
 
Audio : Marcel Broodthaers,<br> <i>Interview with Cats </i><br> Enregistrée au Musée d'Art Moderne, Département des Aigles, 12 Burgplatz, Düsseldorf, 1970
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 06

 

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