Dhaka Art Summit
Dhaka
 
Tino Sehgal
 
Texte
Michel Gauthier
Critique d’art, conservateur au MNAM — Centre Pompidou
 
L'oeuvre de Tino Sehgal (né en 1976, vit et travaille à Berlin) s'affranchit de l'objet matériel et de la trace physique pour n'exister que dans le temps de l'exposition, et dans la mémoire du spectateur. <br /> Ann Lee, conçue à partir du personnage de manga « libéré » par Huyghe et Parreno, a été présentée en février 2016 au Dhaka Art Summit au Bangladesh.
 
 
<br><br><br> <span class="alinea"></span>Plusieurs œuvres de Tino Sehgal font référence à des œuvres d’autres artistes. Son opus n°1 renvoie même au moins à des œuvres de deux artistes. <i>Instead of allowing some thing to rise up to your face dancing bruce and dan and other things</i> (2000) demande à son interprète de se rouler et se tordre au sol en se souvenant de <i>Roll </i>de Dan Graham ainsi que de T<i>ony Sinking into the Floor, Face Up and Face Down</i> et d’<i>Elke Allowing the Floor to Rise Up over Her, Face Up</i> de Bruce Nauman. <i>Kiss</i> (2002) donne à voir deux corps enlacés dans une transposition chorégraphique d’un certain nombre de baisers fameux de l’histoire de l’art — ceux d’Auguste Rodin, d’Edvard Munch et de Jeff Koons, notamment. Dans <i>This Situation </i>(2007), les poses des acteurs, qui énoncent tour à tour des citations de Montaigne, Rousseau, Marx, Nietzsche, Debord, Veblen ou Foucault, suggèrent par instant <i>Le Déjeuner sur l’herbe</i> de Manet. <br><br> <span class="alinea"></span> L’art de Sehgal n’est pas rétif à la référence. <i>Ann Lee</i> (2011) le prouve une nouvelle fois, mais bien différemment des œuvres qui viennent d’être évoquées. L’œuvre renvoie en effet à un personnage de manga dont les droits d’utilisation ont été achetés, en 1999, par Philippe Parreno et Pierre Huyghe à une société japonaise qui fournit aux éditeurs de bande dessinée l’apparence et la psychologie de personnages. Duchamp avait acheté au Bazar de l’Hôtel de Ville un porte-bouteilles pour qu’il devienne, dès lors qu’il ne serait plus utilisé, une œuvre d’art. Huyghe et Parreno ont acquis un personnage, la femme-enfant Ann Lee, afin de la libérer de l’industrie du spectacle et qu’elle devienne, à condition d’être employée par des artistes, la protagoniste d’une œuvre. Les deux artistes imaginent celle-ci, sous le titre <i>No Ghost just a Shell</i>, comme la réunion de tous les emplois artistiques du personnage. Outre les deux initiateurs du projet eux-mêmes, plusieurs artistes ont en effet offert un emploi à Ann Lee : François Curlet, Dominique Gonzalez-Foerster, Liam Gillick, et aussi Tino Sehgal qui lui propose sans doute le plus beau rôle de sa singulière carrière.<br><br> <span class="alinea"></span> La petite ou, selon les circonstances, jeune fille qui interprète la pièce de Sehgal raconte à son public l’histoire d’Ann Lee, son « sauvetage » par Parreno et Huyghe. De troublante manière, son discours, scandé par des questions au public, prend ensuite pour thème l’occupation, l’affairement des artistes et du monde en général. Sur un ton qui est presque celui de la plainte, Ann Lee nous confie que ses nouveaux « employeurs » sont très occupés, tout comme les autres artistes qui l’ont mise en scène, y compris Sehgal. En d’autres termes, si elle a été arrachée au sombre destin que lui promettait l’industrie du manga, son relatif désœuvrement dans le champ artistique et un certain sentiment de solitude pourraient bien susciter sa mélancolie. On songerait presque aux propos des deux personnages du livre-dans-le-livre de Sorrentino, <i>Mulligan Stew</i> (<i>Salmigondis,</i> 1979), chef-d’œuvre du roman postmoderne. Les deux personnages en question, dont le titre de gloire de l’un d’eux est d’avoir eu un rôle dans <i>Finnegan’s Wake</i> de James Joyce et celui de l’autre, d’avoir été employé par Dashiell Hammett, manigancent pour quitter le livre dans lequel ils « jouent » et qui les rend malheureux. Ann Lee, elle aussi, aimerait que l’on s’occupât bien d’elle. Pour les personnes présentes, le meilleur moyen de s’occuper d’Ann Lee serait de répondre aux questions qu’elle leur pose, et notamment celle relative à leur degré, trop ou trop peu élevé, d’occupation. Plus encore que de nobles emplois artistiques, Ann Lee rêve d’interaction, d’échanges. Sous cet angle, cette pièce n’est pas sans rapport avec une œuvre antérieure de Sehgal, l’une de ses plus sûres réussites : <i>This Objective of That Object </i>(2004). Les acteurs y expriment, d’abord dans un murmure, puis dans des cris, et finalement dans des pleurs, que l’objectif de cette œuvre est de devenir l’objet d’une discussion. Si les spectateurs ne répondent pas à leur appel et demeurent passifs, l’œuvre risque de se mettre en sommeil — les acteurs s’étendent alors, inertes, sur le sol. Ann Lee, confrontée à l’affairement des artistes qui lui confient un rôle, espère au moins obtenir de son public, non seulement de l’attention, mais l’ébauche d’un dialogue.<br><br> <span class="alinea"></span> Pareille œuvre, admirable, peut assurément donner lieu à différents commentaires, à de multiples exégèses. Il serait vain de prétendre en épuiser le sens, d’autant que chacune de ses interprétations détermine une situation nouvelle — le public peut ignorer les appels d’Ann Lee ou bien répondre de telle ou telle façon… Une morale peut cependant être tirée du concours de Tino Sehgal à la fable d’Ann Lee. Rien ne sert de soustraire une figure aux astreintes de l’industrie culturelle si c’est pour la vouer à une série de rôles, fussent-ils passionnants, dans des œuvres proposées à la contemplation. Ann Lee n’aspire pas à passer du <i>low </i>au <i>high</i>, mais de la fiction à la réalité, du manga à la vie. Si elle n’est pas un fantôme, elle semble ne plus vouloir être une simple coquille vide. « Je suis maintenant une personne », déclare-t-elle. Alors, quand vous la verrez, parlez-lui. <i>No ghost, no shell, just an individual.</i><br><br>
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 06

 

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