PALAZZO GRASSI
 
Sigmar Polke
 
Texte
Elena Geuna
Co-commissaire de l’exposition
 
Palazzo Grassi marque le dixième anniversaire de sa réouverture en présentant la première rétrospective en italie consacrée à Sigmar Polke (1941-2010). Cette eposition coïncide avec les soixante-quinze ans de la naissance de l'artiste et le trentième anniversaire de sa participation à la Biennale de Venise 1986, où il remporta le Lion d'or. L'exposition a été conçue spécifiquement pour Palazzo Grassi par Elena Geuna et Guy Tosatto, directeur du Musée de Grenoble, en collaboration avec l'Estate of Sigmar Polke.
 
<br><br><br> <span class="alinea"></span>Dès le début des années soixante-dix, l’Italie constitue un but constant des pérégrinations de Sigmar Polke, infatigable voyageur depuis toujours. Grâce à ses participations à la Biennale, il revient à Venise à plusieurs reprises. La première fois remonte à 1980 ; il y exposera une série d’œuvres de la fin des années soixante, célèbres pour leur caractère subtilement ironique. Au nombre de celles-ci figurent <i>Kartoffelhaus</i> et <i>Telepathische Sitzung</i>. Dans la première, de vraies pommes de terre, cet aliment-symbole des difficultés économiques d’après-guerre, entrent dans la composition de l’œuvre en formant le « réseau connecteur » de la construction tout entière. La seconde constitue une tentative de Polke, fasciné par l’occulte et les phénomènes paranormaux, d’entrer en communication télépathique avec de grands artistes du passé, établissant ainsi un court-circuit entre passé et présent, réalité et fiction.<br><br> <span class="alinea"></span> Mais c’est avec <i>Athanor</i>, son projet pour le pavillon de la République Fédérale d’Allemagne à la XLII<i> e</i> Biennale de Venise de 1986, que Polke trouvera un équilibre entre sa fascination pour l’alchimie, son désir d’expérimentation et la nécessaire appartenance à son époque. Au cours de l’année qui a vu le désastre de Tchernobyl, Polke appréhendera des matériaux inattendus, expérimentant les potentialités des états d’agrégation des différents éléments, tirant partie des propriétés physico-chimiques de minéraux et de colorants antiques, comme l’orpiment et l’indigo, ou de pigments, comme la pourpre. Dans cette œuvre, poussé à la fois par ses préoccupations politiques et par sa volonté d’« expérimentation alchimique », Polke met au point les techniques et les motifs fondamentaux de ses recherches futures. L’exposition à Palazzo Grassi, qui coïncide avec le trentième anniversaire du Lion d’Or qu’il obtint alors, a donc été imaginée comme un hommage idéal à ce projet extraordinaire et visionnaire. Elle se propose en particulier de réunir quelques-uns des cycles les plus significatifs ayant trouvé, chacun à leur manière, une source dans un « contact », une relation, avec l’Italie.<br><br> <span class="alinea"></span> Polke prendra part à deux autres biennales dans les années quatre-vingt-dix, en 1993 puis en 1999, avant de revenir, invité par Robert Storr, en 2007. Présenté pour la première fois cette année-là dans la salle centrale du Pavillon d’Italie, <i>Axial Age</i> constitue l’un des cycles les plus représentatifs du travail de Polke et concentre les thématiques essentielles de sa recherche. Pour cette nouvelle exposition à Palazzo Grassi, les sept toiles, monumentales par leurs dimensions, sont placées dans l’atrium. Ceci pour illustrer, d’emblée, le parti pris du parcours, qui suit une chronologie à rebours, et de rappeler, par la même occasion, les liens privilégiés que Polke entretient avec la Ville de Venise, où <i>Axial Age</i> a également été exposé en 2009 et en 2013, à Punta della Dogana. S’inspirant des différents passages du processus alchimique, Polke transfigure dans cette série de toiles les mécanismes habituels de la vision, en expérimentant les matériaux et en tirant parti de la dialectique entre la présence physique imposante de l’œuvre et sa transparence. La toile semi-transparente, montée sur le châssis apparent, exalte l’iridescence de la surface et, telle une membrane translucide, vire, selon la réfraction de la lumière, à des tonalités d’un violet plus ou moins dense. La composition spatiale, l’horizontalité de la toile, le recours à d’antiques techniques, les sujets énigmatiques situés sur un fond abstrait et les formes indéfinies qui semblent surgir des profondeurs du tableau provoquent à la fois chez l’observateur un effet de distanciation, un sens d’aliénation de la réalité sensible, et une fascination magnétique. Le <i>solve et coagula</i> — un principe de base en alchimie — trouve ici sa correspondance visuelle : Polke « dissout » les paramètres habituels de la vision pour nous transporter vers un « état » successif, vers une dimension spirituelle analogue à celle ayant caractérisé l’ère axiale, telle que définie par le philosophe Karl Jaspers. <br><br> <span class="alinea"></span> La fascination pour les instruments de mesure optique et l’analyse critique des modalités de la « vision » sont des thèmes que l’on retrouve dans <i>Strahlen sehen</i>, 2007, un ensemble de cinq œuvres présenté à la Biennale de Venise en 2011. Ces « peintures lenticulaires » sont le produit d’un processus de fabrication spécial ; Polke place une loupe entre la surface et l’œil de l’observateur, instrument qui déforme la vision et génère le mouvement ; la perception de l’image change au fur et à mesure que change la perspective de la personne qui la regarde. La surface lenticulaire rigide, construite par l’artiste de façon artisanale en modelant du gel acrylique, agit comme un filtre, obligeant le visiteur à s’impliquer de façon active pour pouvoir appréhender l’image dans sa totalité. <br><br> <span class="alinea"></span> Les différents passages à Venise de Sigmar Polke scandent l’évolution de cet artiste hors du commun, extraordinaire au sens propre du terme. Dierk Stemmler, commissaire du pavillon de la République Fédérale à la Biennale de 1986, définissait Polke, à l’époque, comme « un transformateur et un enquêteur à la fois ». L’exposition de Palazzo Grassi vient mettre en lumière, trente ans plus tard, toute la pertinence et l’actualité de ce portrait. <br><br>
 
 
Sigmar POLKE<br /><i>Jugendstil</i> — 2005 — Résine synthétique, pigment sec, peinture en spray et acrylique sur tissu — 300 × 480 cm
 
Sigmar POLKE<br /><i>Neo-Byzantium</i> — 2005 — Résine synthétique, pigment sec, peinture en spray et acrylique sur tissu — 300 × 480 cm
 
Sigmar POLKE<br /><i>Untitled</i> — 2005 — Résine synthétique, pigment sec, peinture en spray et acrylique sur tissu — 300 × 480 cm
 
Sigmar POLKE<br /><i>Urlicht</i> — 2007 — Résine synthétique, pigment sec sur tissu — 300 × 480 cm
 
Sigmar POLKE<br /><i>Determination of the position “here it is”</i> — 2007 — Résine synthétique, pigment sec, peinture en spray et acrylique sur tissu — 300 × 480 cm
 
Sigmar POLKE<br /><i>Forward</i> — 2007 — Résine synthétique, pigment sec, peinture en spray et acrylique sur tissu — 300 × 480 cm
 
Sigmar POLKE<br /><i>Deucalion’s Flood</i> — 2007 — Résine synthétique, pigment sec sur tissu — 480 × 300 cm chacun
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 06

 

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