Fabio Mauri
 
Texte
Angela Vettese
Historienne d’art, Università Iuav di Venezia
 
L'exposition « Accrochage » présente un ensemble inédit d'œuvres de Fabio Mauri (1926 -2006), artiste d'avant-garde, l'un des premiers à explorer les relations entre l'art et le cinéma.
 
<br><br><br><span class="alinea"></span>Fabio Mauri, acteur majeur de la frange la plus exigeante du monde de l’édition italienne, âme du mythique <i>Almanacco Bompiani</i> et proche des avant-gardes littéraires, est un témoin oculaire — pour ne pas dire visionnaire — de l’Italie d’après-guerre. Il en suit le glissement du fascisme à d’autres formes de conditionnement de masse, et la dépendance à des idéologies qui assimilent et trahissent la singularité des individus. <br><br> <span class="alinea"></span>Il comprend très vite ce que signifie l’écran, cinématographique, mais surtout télévisuel — comme l’attestent les proportions qu’il donne, dès 1957, à ses monochromes blancs, dont les formes évoquent le cadre des téléviseurs à tubes cathodiques. Contemporain des théoriciens de la communication de masse tels que Vance Packard, Marshall McLuhann ou Hans Magnus Enzesberger, il devine la puissance de standardisation et de nivellement de cette nouvelle fenêtre qui apporte le monde dans les maisons, et dont la vocation est plus de complaire à son public que d’en élever le goût. Le rôle des intellectuels, ceux qui écrivent ou font du cinéma sérieux, commence à devenir marginal : ceux, comme Pierpaolo Pasolini, qui sont en mesure de percevoir ce processus qui va devenir flagrant, se rendent compte qu’ils vont devoir, petit à petit, rechercher le consensus par le biais de la télévision et qu’ils ne pourront plus, comme par le passé, donner une dimension pédagogique ou tout au moins novatrice à leur travail. Écrivain mais aussi auteur pour le cinéma et la télévision, Pasolini en personne devient témoin dans sa chair du court-circuit en train de se produire : Fabio Mauri lui projette sur la poitrine, dans une performance de 1975, des scènes tirées de son film<i> L’Évangile selon saint Matthieu</i>. Mauri y utilise le corps de l’ami comme un écran sacrificiel, un Christ sur qui les hommes <i>projetteraient </i>les choses terrestres. Cette opération s’apparente un peu à celle où l’artiste expose des écrans portant l’inscription <i>Drive In</i>, en écho aux écrans des parkings américains, plus prétextes à picorer des popcorns et à s’embrasser en voiture qu’à regarder un film. <br><br> <span class="alinea"></span>L’écran-divertissement marquait la fin d’une époque, celle de la concentration, et le début d’une idéologie, celle de la consommation et des moyens sournois de propagande. Le monochrome de Fabio Mauri, né, comme pour beaucoup d’autres artistes de sa génération, de l’annihilation de la représentation sur toile, n’en perpétue pas moins les péripéties de la peinture. Mais il ne se revendique pas réduction de la peinture poussée à l’extrême, comme le <i>Carré blanc sur fond blanc</i> de Kasimir Malevitch. Il ne se veut pas miroir de la vie, comme les peintures monochromes de Robert Rauschenberg. Il n’est pas aux prises avec une rébellion contre la surface peinte, comme chez Lucio Fontana. Il ne s’agit pas d’une charge iconoclaste comme chez Piero Manzoni, ni d’une analyse de la méthode, comme chez Giulio Paolini. Il ne s’offre pas en exaltation de l’Esprit unissant le tout, comme chez Yves Klein, ou du mouvement obsessionnel du pinceau, comme chez Robert Ryman. Le monochrome-écran de Mauri est une prise de position politique qui, comme le montrent beaucoup de ses toiles, barre la fin d’un monde d’un <i>The End </i>lapidaire. C’est un couvercle pesant sur les consciences, marque du passage imminent de la dictature politique à celle de l’audimat — l’une non moins toxique que l’autre, toutes deux scellant la fin de cet espoir que portaient les utopies démocratiques. <br><br>
 
Fabio MAURI<br /><i>Schermo (N. 607)</i> — 1960 — Peinture sur papier — 40 × 54 cm
 
Fabio MAURI<br /><i>Schermo (N. 791)</i> — 1960 — Collage — 70 × 90 cm
 
Fabio MAURI<br /><i>Schermo (N. 616)</i> — 1970 — Peinture sur papier — 70 × 100 cm
 
Fabio MAURI<br /><i>Schermo Fine</i> — 1960 — Peinture sur papier — 70 × 100 cm
 
Fabio MAURI<br /><i>Drive in 2</i> — 1962 — Disque et toile sur toile peinte à la gouache, cadre en bois et métal — 125 × 115 × 5 cm
 
Fabio MAURI<br /><i>Schermo carta rotto</i> — 1957-1990 — Fer, bois, papier, plâtre et verre — 100,5 × 70 × 9,5 cm
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 06

 

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