<span class="chapeau">L'œuvre de Pierre Huyghe (né en 1962, vit et travaille à Paris) brouille les frontières entre réalité et fiction, passé et présent, humanité et monde animal qui s'imprègnent mutuellement. Son film </i>Untitled (Human Mask)</i>, sera projeté au cours de l'exposition « Accrochage » à Punta della Dogana.</span> <br><br> <div class="auteur col m-4"> <div class="inner"> <div class="white"> <a class="switch">Texte</a><br> <b>Martin Bethenod</b><br> <span>Directeur de Palazzo Grassi – <br>Punta della Dogana</span> </div> </div> </div> <br><br><br> <div class="clearfix"> <span class="col m-1"> </span><span class="title">Pierre</span><br> <span class="col m-2"> </span><span class="title col">Huygue</span> </div> <div class="clearfix"> <br><br> <span class="alinea"></span>Après avoir traversé une ville abandonnée — Fukushima —, en voie d’invasion par une végétation hors de contrôle, jonchée de débris attestant (tout comme certains bruits, mal identifiables dans le lointain) d’une activité humaine encore proche, nous entrons dans une maison (silence et ombre), habitée d’un seul personnage ; d’autres apparaîtront ensuite, furtivement. On devine d’abord un visage dans la pénombre ; puis, vue de dos, une chevelure ; puis, éclairé par la gauche, le profil d’un masque blanc ; puis une patte velue, avant que n’apparaisse la figure dans son ensemble : il s’agit d’un singe, habillé en écolière et portant un masque inspiré du théâtre Nô. Dans la vie réelle, le singe macaque s’appelle Fuku Chan. Il jouit d’une grande notoriété sur Internet, où de nombreux films le montrent au travail dans le restaurant qui l’emploie, vêtu et masqué, comme serveur.<br><br> <span class="alinea"></span><i> Human Mask</i> de Pierre Huyghe suit pendant 19 minutes et 7 secondes (c’est-à-dire pendant une journée, rythmée de changements lumineux et météorologiques ; ou bien pendant une vie entière), les mouvements de ce personnage : gestes machinaux, tentatives d’action positive vite interrompues, accélérations brusques suivies de longues stases, caresses auto-administrées, comme pour se rassurer quant à sa propre réalité, ou s’en étonner. Un sentiment profond de vulnérabilité, de solitude, d’incompréhension face à ce qui advient, s’installe peu à peu, renforcé par un jeu d’équilibres visuels délicat et précis : entre le dedans et le dehors, le contre-jour et la lumière, le lisse et l’hirsute, l’immobilité et le mouvement, la présence de la nature et sa représentation falsifiée.<br><br> <span class="alinea"></span> Dans la continuité de nombreuses œuvres majeures de Pierre Huyghe, <i>Human Mask</i> se penche sur les modalités de présence de l’animal dans un univers abandonné par l’homme, comme le chien ibicenco à patte rose dans <i>Untilled </i>(2012), ou invisible par lui, parce que situé en deçà de sa limite de perception, comme les poissons aveugles du <i>Dia del Ojo </i>(2012), ou encore les araignées et fourmis de <i>Umwelt </i>(2012) habitant furtivement l’espace d’exposition… Il approfondit également les questionnements liés à la frontière entre règnes animal et humain présents au cœur de l’œuvre de l’artiste, depuis les adolescents aux têtes de loup ou de faucon de la <i>Toison d’or </i>(1993), jusqu’aux essais de combinaisons corps humain-tête animale (la statue à l’essaim d’abeilles de <i>Untilled (</i>2012) ou inversement (le bernard-l’hermite habitant la <i>Muse endormie</i> de Brancusi dans <i>Zoodrama 4</i>, 2011). Au-delà de la question particulière de l’animalité, il s’agit d’explorer les limites mêmes de l’humanité, aux frontières de la technologie (les personnages aux masques de led de <i>The Host and the Cloud</i>, 2010), de la fantaisie (les monstres gentils et inquiétants de <i>Hello Zombie</i>, 2007) ou de la fiction cybernétique — et comment ne pas penser ici au personnage d’Ann Lee ?<br><br> <span class="alinea"></span> Apprêté pour ressembler aux humains et travailler à leur place, le personnage de Fuku Chan évoque les réplicants du romancier Philip K. Dick, dont Pierre Huyghe a souvent cité l’influence : leurs sentiments, leurs rêves, leurs souvenirs, sont-ils leurs, ou bien ont-ils été implantés par les hommes ? Ont-ils conscience de leur essence ? Sont-ils capables d’empathie ? Entre fiction et réalité (laquelle peut être définie, selon le même Philip K. Dick, comme « ce qui continue d’exister quand on cesse d’y croire »), <i>Human Mask</i> est une exploration magistrale de cette mélancolie du presqu’humain.</div>
Pierre HUYGHE<br /><i>Untitled (Human Mask)</i> — 2014 — Film, couleur, stéréo, son — 19’7’’
Pierre HUYGHE<br /><i>Untitled (Human Mask)</i> — 2014 — Film, couleur, stéréo, son — 19’7’’
Pierre HUYGHE<br /><i>Untitled (Human Mask)</i> — 2014 — Film, couleur, stéréo, son — 19’7’’
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 06

 

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