Paris
Centre Pompidou
 
Texte
Philippe-Alain Michaud
<br>Commissaire de l’exposition<br><br>
Bruce conner
 
La Collection Pinault a prêté <i>CROSSROADS</i> de Bruce Conner pour l’exposition « Beat Generation » au Centre Pompidou. Philippe-Alain Michaud, commissaire de l’exposition, revient sur l’histoire et la portée de cette œuvre majeure.



<span class="alinea"></span>Durant l’été 1946, sous le nom d’opération Crossroads, l’armée américaine procédait dans l’atoll de Bikini à une série de tests en grandeur réelle destinés à mesurer les effets d’une attaque atomique sur la flotte de l’US Navy. Près de cinq cent caméras installées sur des bateaux, sur les îlots de l’archipel ou embarquées dans des avions volant à basse altitude enregistrèrent une suite d’explosions de bombes à hydrogène selon une multitude d’angles différents. Pour réaliser son film-assemblage, le plus long de sa filmographie, sans recourir à la prise de vue réelle et travaillant comme à son habitude avec une simple colleuse et de la pellicule remployée, Conner a utilisé les images de la seconde explosion qui, déclenchée sous le niveau de la mer, présentait une meilleure visibilité en estompant les effets du rayonnement intense généré par les explosions atmosphériques. La première séquence montre des bateaux militaires au mouillage par temps clair ; sur la bande-son, conçue par Patrick Gleeson, on entend, reproduits au synthétiseur, des chants d’oiseaux interrompus par le bruit discret des moteurs d’avions. <br><br> <span class="alinea"></span>Après une cinquantaine de secondes, la bombe explose, et l’on voit les navires balayés comme des jouets par le souffle de la déflagration. Utilisant les fondus, les <i>jump cuts</i> et les ralentis, Conner coupe alors de manière imprévisible au milieu des séquences, disloquant la continuité, ouvrant les plans au milieu des explosions ou sur la retombée du nuage : le bruit terrifiant des détonations, augmenté par l’usage du <i>surround sound</i>, n’est pas synchronisé, accentuant l’irréalité des images. Au bout d’une dizaine de minutes, une croix blanche sur fond noir apparaît sur l’écran à la manière d’un viseur, et lorsque le film reprend son cours, c’est au son de l’harmonium de Terry Riley qui redouble de ses boucles sonores la structure répétitive du montage : portés par la musique hypnotique de Riley et sous l’effet des répétitions et des ralentis, des motifs géométriques et psychédéliques semblent apparaître dans la texture dense et mouvante du nuage, transformant insensiblement le champignon atomique en champignon hallucinogène. <i>CROSSROADS</i>, à la croisée de l’expérience psychotrope et de l’apocalypse nucléaire, vient ainsi faire diptyque avec <i>LOOKING FOR MUSHROOMS</i>, un film consacré aux effets du peyotl dont Conner commence la réalisation en 1962, alors que, croyant à l’imminence d’une guerre atomique, il avait quitté San Francisco pour s’établir au Mexique. <br><br> <span class="alinea"></span>L’œuvre de Conner, comme l’époque tout entière, est hantée par la menace nucléaire. Avec <i>CROSSROADS</i>, film monstrueux et jubilatoire, ironique et subversif, jouant sur l’ambiguïté entre terreur et jouissance, répulsion et fascination mais aussi sur les connotations érotiques associées à l’explosion thermonucléaire (rappelons qu’en 1946, Louis Réaud baptisait bikini son maillot de bain minimal comme une allusion aux tests nucléaires américains), Conner jette les fondements d’une esthétique du sublime à l’ère du psychédélisme, du pop et de la bombe atomique.
CROSSROADS (in excerpt)
(1976, 35mm, black&white/sound, 37 minutes)
Original Music by Patrick Gleeson and Terry Riley
Restored by UCLA FIlm & Television Archive
Courtesy Kohn Gallery, Los Angeles — © Conner Family Trust
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 07

 

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