Hors les murs
ESSEN
MUSEUM FOLKWANG 
Texte 
<b>Martin Bethenod</b> <br> <span>Co-commissaire de l’exposition </span>
«Dancing
with
myself»
 
<span class="alinea"></span>À l’invitation de Tobia Bezzola, directeur du Museum Folkwang, la collection Pinault présente à Essen la sixième étape de son programme d’expositions hors les murs, initié à Lille en 2008. « Dancing with Myself » rassemble ainsi quatre-vingt œuvres dont près de la moitié jamais exposées dans de précédentes expositions de la Collection, en dialogue avec un choix de pièces du musée Folkwang avec lesquelles elles entretiennent des relations de proximité ou de complémentarité. <br><br> <span class="alinea"></span> Le fil rouge choisi pour cette proposition est celui de l’usage que font les artistes de leur image, de leur corps, de leur<i> persona, </i>comme matière première de leur œuvre. À la différence de certaines remarquables expositions récentes, comme par exemple « Autoportraits », au musée des Beaux-Arts de Lyon et à la Staatliche Kunsthalle de Karlsruhe, ou « Ich », à la Schirn Kunsthalle de Francfort, « Dancing with Myself » se propose moins d’explorer l’histoire de l’autoportrait ou les modalités contemporaines de la représentation de soi que les usages de cette représentation, dans des démarches conceptuelles, critiques, sociales, raciales, de genre… La question n’est pas ici celle de l’artiste comme sujet de son œuvre, mais bien comme outil de celle-ci. <br><br> <span class="alinea"></span> Conçue dans un étroit dialogue avec Florian Ebner, Anna Fricke et Stefanie Unternährer, « Dancing with Myself » invite à un parcours qui va de la mélancolie à l’action, du tragique à l’ironie, de l’intime au politique, de l’espace privé à celui de la ville et du monde, de l’érotisme à la violence. À la voix chuchotée de Roman Opalka font écho les énoncés de Bruce Nauman ; au geste caressant que l’on effectue en écartant le rideau de perles de Félix González-Torres pour entrer dans l’exposition répond celui, violent, accompli par Hito Steyerl, dont le film obstrue pratiquement la sortie. <br><br> <span class="alinea"></span> Au travers d’un large panorama de pratiques (photographie, vidéo, film, dessin, peinture, sculpture, installation, son…), de générations (de Claude Cahun à Lili Reynaud-Dewar), de situations géographiques (Europe, États-Unis, Brésil, Russie, Corée…), et par-delà une très grande diversité de problématiques et de démarches singulières, les œuvres présentées dans l’exposition ont en commun une même idée du corps en mouvement qui ne se laisse jamais fixer dans un état stable ni réduire à une identité figée. Comme le suggère son titre même (qui revendique ses connotations de culture populaire et d’ambiguïté sexuelle), « Dancing with Myself » est l’affirmation du corps en action, à la recherche du plaisir, de l’énergie, de l’expression, de la séduction, de la révolte. Jusqu’à la souffrance, à l’effacement et à la disparition.<br><br>
 
<span class="title">Alighiero Boetti</span> <br><br> <a href="https://www.youtube.com/watch?v=tArod5TMSBQ" target="_blank" class="scrolltext-link"><i>Self-Portrait</i>, Alighiero Boetti</a> <br><br> <span class="alinea"></span>Pour cet artiste fasciné par le thème du double (il décide ainsi au tournant des années 1970 de n’être plus Alighiero Boetti, mais Alighiero & Boetti, et met en image ce dédoublement à travers de nombreuses œuvres), l’exercice de l’autoportrait a quelque chose de particulièrement crucial. <i>Mi fuma il cervello</i> (1993) est une sculpture de bronze, contenant une résistance électrique qui la porte à une température élevée. Elle représente l’artiste, tenant au-dessus de sa tête un tuyau avec lequel il s’arrose, ce qui produit un dégagement de vapeur d’eau. <i>Mi fuma il cervello</i> est une métaphore ironique du processus de création artistique, autant que l’autoportrait d’un homme face à la maladie et à l’approche de la mort (en 1993, la tumeur au cerveau qui emportera Boetti l’année suivante a déjà été diagnostiquée). Comme ces œuvres ultimes qu’évoquait le philosophe Edward Saïd, elle est marquée par le sceau de la fondamentale intranquillité qui caractérise la relation que, même au soir de son existence, tout authentique créateur entretient avec le monde. <br><br> <b>M.B.</b>
 
Alighiero BOETTI <br><i>Autoritratto (mi fuma il cervello)</i> — 1993-1994 — Bronze, système hydraulique et dispositif de chauffage électrique 200 x 86,4 x 49,5 cm
 
<span class="title">Charles Ray</span> <br><br><br><br> <span class="alinea"></span>Depuis le début des années 1970, le corps de l’artiste américain Charles Ray est un matériau essentiel de son œuvre, de sa mise en action (<i>Plank Piece</i>, 1973), jusqu’à l’usage de mannequins à son image (notamment le fameux <i>Oh Charley Charley Charley</i> de 1992, où huit effigies de l’artiste se livrent à une incroyable « auto-orgie »). <i>Yes</i> (1990) est un autoportrait de l’artiste sous l’emprise du LSD, dont les effets psychotropes (altérations visuelles, perception déformée de l’espace et du corps) sont évoqués par la mise en place d’un rapport inédit entre la photographie et le lieu où elle est exposée : l’œuvre est convexe, et le mur où elle est suspendue doit être construit pour épouser cette convexité. <i>No</i>, réalisé en 1992, est la photographie d’une statue de cire hyperréaliste représentant l’artiste. Ce qui paraît un autoportrait est l’image d’une image. La simplicité du résultat final (qui semble un banal instantané) efface les efforts, le temps, l’énergie nécessaires à sa réalisation. <br><br> <b>M.B.</b>
 
Charles RAY<br><i>No</i> — 1992 — Photographie couleur 96,5 × 76,2 cm
 
<span class="title">Robert Gober</span> <br><br><br><br> <span class="alinea"></span>Moulage de cire de la jambe de l’artiste, chaussée et vêtue de façon ordinaire, dans lequel des centaines de poils humains ont été méticuleusement implantés, et d’où surgit une bougie, <i>Untitled</i> manifeste de manière particulièrement intense cette dimension essentielle des œuvres de Robert Gober : l’<i>Unheimlichkeit</i> (l’inquiétante étrangeté). Depuis le milieu des années 1980, l’artiste américain explore les frontières entre le réalisme et l’étrangeté, l’intime et le politique, le fétichisme et la vanité. Ses sculptures, qui font intervenir des objets de la vie quotidienne (éviers, éléments de plomberie, lits d’enfants, portes, valises) ou des fragments de corps démembrés, parfois en proie à quelque inquiétante métamorphose, sont hantées par la menace de la maladie (notamment du sida) et de la mort. Elles sont, tout autant, habitées par un homo-érotisme trouble, qui mêle le banal (l’étroite bande de peau visible entre la chaussette et le pantalon) et le bizarre (l’irruption de la bougie et de ses connotations phalliques). <br><br> <b>M.B.</b>
 
Robert GOBER<br><i>Untitled</i> — 1991 — Cire d’abeille, poils humains, cuir, coton, bois 34 × 18 × 96,5 cm
 
<span class="title">Cindy Sherman</span> <br><br><br><br> <span class="alinea"></span>La série « Bus Riders » de Cindy Sherman date de 1976, juste après la fin de ses études. Grâce à son don d’observation et à ses talents de comédienne, Sherman parvient à représenter parfaitement les expressions et les attitudes des différents personnages, alors qu’au contraire le câble du retardateur met à chaque fois l’accent sur le côté artificiel de la situation, et donne clairement à voir qu’il s’agit là, en fait, d’autoportraits. Cindy Sherman entreprend des études artistiques en 1972 au Buffalo State College. Optant au départ pour la peinture, elle ne tardera pas à lui préférer la photographie. Elle gagne rapidement une certaine notoriété grâce à ses <i>Untitled Film Stills</i> et sa première exposition, au Museum of Contemporary Art de Houston, date de 1980. L’artiste vit et travaille à New York. <br><br> <b>A.F.</b>
 
Cindy SHERMAN<br><i>Untitled, Bus Riders Series</i> — 1976-2000 — Photographies noir et blanc 25,4 × 20,3 cm chaque
 
<span class="title">LaToya Ruby FRAZIER</span> <br><br><br><br> <span class="alinea"></span>L’artiste et activiste LaToya Ruby Frazier, née en 1982 dans la Rust Belt américaine, vit aujourd’hui entre New Brunswick (NJ), Braddock (PA), et New York. Sa série de photographies intitulée « The Notion of Family » relie les sphères privée et politique : l’artiste s’y représente, ainsi que sa famille, dans sa ville natale qui a subi le délitement de toutes les infrastructures économiques, sanitaires et sociales. La série se rattache d’un point de vue formel à la photographie documentaire et humaniste américaine des années 1930, tout en maintenant une certaine distance critique. En effet, le crédo de Frazier —comme quoi la photographie ne peut être documentaire que quand elle maintient ses distances vis-à-vis de l’activisme social— indique que ses œuvres doivent avant tout être comme un questionnement politique performatif. <br><br> <b>S.U.</b>
 
LaToya Ruby FRAZIER <br><i>Self Portrait Oct 7th (9:30 am)</i> — 2008 — Tirage gélatino-argentique 50,8 × 40 cm
 
<span class="title">Bruce Nauman</span> <br><br><br><br> <span class="alinea"></span>L’explication que donne Bruce Nauman de ses premiers travaux vidéo est devenue légendaire : « l’atelier était pratiquement vide, parce que je n’avais quasiment pas d’argent pour le matériel. Il a donc bien fallu que je travaille sur moi-même ». Le résultat sera des travaux vidéo particulièrement percutants, où Nauman se filme lui-même en train d’exécuter des tâches auto-imposées. Sur la piste sonore de <i>For Beginners</i>, sont enregistrées des instructions indiquant quel doigt plier en passant par toutes les combinaisons possibles. Les hésitations plus ou moins marquées de la voix sont l’indice des temps de réaction du cerveau. L’ambition encyclopédique et les dimensions énormes de la projection soulignent les limites du corps en ce qu’il a d’incontrôlable, vouant à l’absurde, comme le montraient déjà les premières vidéos, toute tentative d’échappatoire. <br><br> <b>A.F.</b>
 
Bruce NAUMAN <br><i>For Beginners (all the combinations of the thumb and fingers)</i> — 2010 — (captures d’écran) Installation vidéo HD (couleur, stéréo, son) 26’19” en boucle
 

Pinault Collection

Revue Pinault Collection - Numéro 07

 

Pinault Collection

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