Palazzo Grassi
 
Sigmar Polke
 
Texte
Guy Tosatto
Co-commissaire de l’exposition
 
Jusqu’au début du mois de novembre 2016, Palazzo Grassi présente une rétrospective de Sigmar Polke (1941-2010). Guy Tosatto, co-commisaire de l’exposition, évoque les dimensions de complexité et de polysémie d’une œuvre qui échappe à toute forme de classification ou de système.


<a href="https://www.youtube.com/watch?v=yJpWBDMMALo" target="_blank" class="scrolltext-link">Les comissaires présentent l'exposition</a><br><br> <span class="alinea"></span>Sept enfants se penchent au-dessus d’un mur pour observer avec intérêt ce qui se trouve au-dessous d’eux. Leur silhouette, reprenant le dessin d’une illustration du début du siècle dernier, est tracée en bleu sur fond blanc et occupe le quart supérieur de la composition alors que le reste du tableau est peint d’un violet sombre et profond, ponctué de traînées et de taches aux reflets vieil or. Les enfants semblent avant tout intrigués par un réseau de filaments d’un violet plus dense, qui se développe au centre de la toile et forme une masse filandreuse, étrange et inquiétante. À l’extrême gauche, un garçonnet désigne de son index cette singulière constellation, comme pour attirer l’attention de ses camarades sur un point précis, et commente ce qu’ils ont sous les yeux. Le tableau, intitulé <i>Jugendstil</i>, repose sur ce fort contraste entre les deux parties distinctes de la composition : la partie supérieure, claire et immédiatement identifiable, et la partie inférieure, obscure et totalement abstraite. À l’évidence deux mondes s’opposent ici et néanmoins se côtoient. Celui du haut, ordonné et intelligible, et celui du bas, chaotique et mystérieux. Deux mondes qui, sous le regard ironique de l’auteur — Sigmar Polke — pourraient bien être la mise en abyme de la peinture et de ses spectateurs. Partant, la mise en abyme de sa propre démarche artistique où se trouvent confrontées en permanence figurations et abstractions, en un maillage dialectique qui rend caducs toute classification, tout genre. <i>Jugendstil</i>, en définitive, serait pour l’artiste une sorte d’allégorie du statut de la peinture : un univers infini, insaisissable et mystérieux, confié à l’attention d’enfants sages qui en goûtent les effets, les mensonges et les sortilèges, sans que jamais ils ne passent outre le miroir des apparences. Cette traversée conduisant au-delà du miroir, le peintre — sans doute au prix d’expériences extrêmes — l’a lui-même réalisée, et ses œuvres en portent le témoignage. Cependant, à l’instar de ce tableau, Sigmar Polke ne se départ jamais d’une certaine légèreté, un mélange d’humour et de désinvolture, qui le préservent d’un trop grand sérieux, conscient que l’art n’est pas le lieu des vérités définitives mais des métamorphoses incessantes, et qu’il se révèle souvent comme la vie, « un conte dit par un idiot, plein de bruit et de fureur, ne signifiant rien » (Shakespeare, <i>Macbeth</i>). Plus généralement, <i>Jugendstil</i> éclaire parfaitement comment Polke, sous couvert d’images anodines ou loufoques, aborde les sujets les plus graves et commente avec causticité le monde de ses contemporains. Se refusant de manière quasi systématique aux interviews, n’ayant pas laissé d’écrits, c’est dans son œuvre, à mots couverts et derrière des masques, qu’il livre sa vision. Une vision contradictoire qui, loin de privilégier une voie ou d’indiquer un choix, laisse au contraire les questions en suspens, comme pour signifier qu’une réponse seule s’avèrerait toujours insuffisante, partiale, réductrice. De là, la complexité de son œuvre qui tente de s’accorder à la complexité de la vie. De là, sa défiance envers tout système de pensée, toute théorie, tout mouvement… De là enfin, son attitude de « fou du roi », ultime masque, qui lui permet de paraître rire de tout, de lui et de son art en premier lieu, pour mieux dissimuler son engagement profond et authentique dans la création. <br><br> <span class="alinea"></span>Des masques derrière lesquels se cacher, Sigmar Polke en utilise de toutes sortes et tout au long de sa vie : du <i>German Pop artist</i> au disciple de Fluxus, du hippie psychédélique vivant en communauté au voyageur au long cours, enfin de l’alchimiste de Cologne à la star internationale de l’art contemporain… Certes, chacun représente une facette de sa personnalité et de son parcours, mais aucun ne lui correspond vraiment. Ils ne constituent à chaque fois qu’un trompe-l’œil, une étiquette pratique, pour un artiste multiple et secret. Ils lui permettent surtout, derrière cet écran de fumée, de préserver sa pleine et entière liberté d’individu et de créateur, et là réside sans doute la raison principale de l’emploi de ce procédé. <br><br> <span class="alinea"></span>Il n’empêche, si l’homme aime à manier ces artifices, c’est aussi pour être en accord avec son art, lequel joue des apparences pour mieux les déjouer. Qu’il s’attache à la structure de l’image photographique, sa fameuse trame, au statut du support — de son aspect à sa nature — ou aux composants des couleurs et ce jusqu’aux plus dangereux, les recherches du peintre comptent toujours plusieurs niveaux de lecture, les plus immédiats étant souvent les moins importants. Il faut donc, avec lui plus qu’avec aucun autre de ses contemporains, toujours chercher les chausse-trappes sous les évidences et les vérités singulières derrière les lieux communs.
 
Sigmar POLKE<br> <i>Jugendstil</i> — 2005 — Résine synthétique, pigment sec, peinture en spray et acrylique sur tissu 300 × 480 cm
 
Sigmar POLKE<br> <i>Police Pig</i> — 1986 — Acrylique sur toile 302 × 225 cm
Sigmar POLKE<br> <i>Police Pig</i> — 1986 — Acrylique sur toile 302 × 225 cm
Sigmar POLKE<br> <i>Deucalion’s Flood</i> — 2007 — Résine synthétique, pigment sec sur tissu 3 panneaux 480 × 300 cm chacun
 
Sigmar POLKE<br> <i>Deucalion’s Flood</i> — 2007 — Résine synthétique, pigment sec sur tissu 3 panneaux 480 × 300 cm chacun
 
Sigmar POLKE<br> <i>Untitled</i> — 2005 — Résine synthétique, pigment sec, peinture en spray et acrylique sur tissu 300 × 480 cm <br> — <br> <i>Determination of the Position: Here It Is</i> — 2007 — Résine synthétique, pigment sec, peinture en spray et acrylique sur tissu 300 × 480 cm
 
Sigmar POLKE<br> <i>Untitled</i> — 2005 — Résine synthétique, pigment sec, peinture en spray et acrylique sur tissu 300 × 480 cm
Sigmar POLKE<br> <i>Untitled</i> — 2005 — Résine synthétique, pigment sec, peinture en spray et acrylique sur tissu 300 × 480 cm <br> — <br> <i>Determination of the Position: Here It Is</i> — 2007 — Résine synthétique, pigment sec, peinture en spray et acrylique sur tissu 300 × 480 cm
Sigmar POLKE<br> <i>Separating the Moon from Each of the Planets</i> — 2005 — Acrylique, résine synthétique sur tissu 300 × 500 cm <br> — <br> <i>Circus Figures</i> — 2005 — Acrylique, résine artificielle sur tissu 300 × 500 cm
 
Sigmar POLKE<br> <i>Separating the Moon from Each of the Planets</i> — 2005 — Acrylique, résine synthétique sur tissu 300 × 500 cm <br> — <br> <i>Circus Figures</i> — 2005 — Acrylique, résine artificielle sur tissu 300 × 500 cm
Sigmar POLKE<br> <i>Separating the Moon from Each of the Planets</i> — 2005 — Acrylique, résine synthétique sur tissu 300 × 500 cm <br> — <br> <i>Circus Figures</i> — 2005 — Acrylique, résine artificielle sur tissu 300 × 500 cm
 
Sigmar POLKE<br> <i>For the Third Rank, There Are Only Crumbs</i> — 1997 — Acrylique, résine artificielle sur tissu polyester 280 × 350 cm
 
 

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Revue Pinault Collection - Numéro 07

 

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